Couverture du livre

Hector Malot

Sans famille
Tome II


1878

Un texte du domaine public.
Une édition libre.

ISBN—978-2-8247-1656-5

BIBEBOOK
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- E. Dentu
- Bibliothèque Électronique du Québec

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Fontes :

- David Rakowski's
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Deuxième partie 

Chapitre 1
En avant

En avant !
Le monde était ouvert devant moi, et je pouvais tourner mes pas du côté du nord ou du sud, de l’ouest ou de l’est, selon mon caprice.
Je n’étais qu’un enfant, et j’étais mon maître !

Hélas ! c’était précisément là ce qu’il y avait de triste dans ma position.

Combien d’enfants se disent tout bas : « Ah ! si je pouvais faire ce qui me plaît ; si j’étais libre ; si j’étais mon maître ! » Combien aspirent avec impatience au jour bienheureux où ils auront cette liberté… de faire des sottises !

Moi je me disais : « Ah ! si j’avais quelqu’un pour me conseiller, pour me diriger ! »

C’est qu’entre ces enfants et moi il y avait une différence… terrible.

Si ces enfants font des sottises, ils ont derrière eux quelqu’un pour leur tendre la main quand ils tombent, ou pour les ramasser quand ils sont à terre, tandis que moi, je n’avais personne ; si je tombais, je devais aller jusqu’au bas, et une fois là me ramasser tout seul, si je n’étais pas cassé.

Et j’avais assez d’expérience pour comprendre que je pouvais très bien me casser.

Malgré ma jeunesse, j’avais été assez éprouvé par le malheur pour être plus circonspect et plus prudent que ne le sont ordinairement les enfants de mon âge ; c’était un avantage que j’avais payé cher.

Aussi, avant de me lancer sur la route qui m’était ouverte, je voulus aller voir celui qui, en ces dernières années, avait été un père pour moi ; si la tante Catherine ne m’avait pas pris avec les enfants pour aller lui dire adieu, je pouvais bien, je devais bien tout seul aller l’embrasser.

Il y a des choses tristes en ce monde et dont la vue porte à des réflexions lugubres ; je n’en connais pas de plus laide et de plus triste qu’une porte de prison.

Je m’arrêtai un moment avant d’oser entrer dans la prison de Clichy, comme si j’avais peur qu’on ne m’y gardât et que la porte, cette affreuse porte, refermée sur moi, ne se rouvrît plus.

On me fit entrer dans un parloir où il n’y avait ni grilles ni barreaux, comme je croyais, et bientôt après le père arriva, sans être chargé de chaînes.

« Je t’attendais, mon petit Rémi, me dit-il, et j’ai grondé Catherine de ne pas t’avoir amené avec les enfants. »

Nous étions seuls dans le parloir, assis sur un banc à côté l’un de l’autre, je me jetai dans ses bras.

« Je ne te dirai plus qu’un mot, dit le père : à la garde de Dieu, mon cher garçon ! »

Et tous deux nous restâmes pendant quelques instants silencieux, mais le temps avait marché, et le moment de nous séparer était venu.

Tout à coup le père fouilla dans la poche de son gilet et en retira une grosse montre en argent, qui était retenue dans une boutonnière par une petite lanière en cuir.

« Il ne sera pas dit que nous nous serons séparés sans que tu emportes un souvenir de moi. Voici ma montre, je te la donne. Elle n’a pas grande valeur, car tu comprends que, si elle en avait, j’aurais été obligé de la vendre. Elle ne marche pas non plus très bien, et elle a besoin de temps en temps d’un bon coup de pouce. Mais enfin, c’est tout ce que je possède présentement, et c’est pour cela que je te la donne. »

Disant cela, il me la mit dans la main ; puis, comme je voulais me défendre d’accepter un si beau cadeau, il ajouta tristement :

« Tu comprends que je n’ai pas besoin de savoir l’heure ici ; le temps n’est que trop long ; je mourrais à le compter. Adieu, mon petit Rémi ; embrasse-moi encore un coup ; tu es un brave garçon, souviens-toi qu’il faut l’être toujours. »

Et je crois qu’il me prit par la main pour me conduire à la porte de sortie ; mais ce qui se passa dans ce dernier moment, ce qui se dit entre nous, je n’en ai pas gardé souvenir, j’étais trop troublé, trop ému.

Quand je pense à cette séparation, ce que je retrouve dans ma mémoire, c’est le sentiment de stupidité et d’anéantissement qui me prit tout entier quand je fus dans la rue.

Je crois que je restai longtemps, très longtemps dans la rue devant la porte de la prison, sans pouvoir me décider à tourner mes pas à droite ou à gauche, et j’y serais peut-être demeuré jusqu’à la nuit, si ma main m’avait tout à coup, par hasard, rencontré dans ma poche un objet rond et dur.

Machinalement et sans trop savoir ce que je faisais je le palpai : ma montre !

Capi me regarda, et, comme j’étais trop troublé pour le comprendre, après quelques secondes d’attente il se dressa contre moi et posa sa patte contre ma poche, celle où était ma montre.

Il voulait savoir l’heure « pour la dire à l’honorable société », comme au temps où il travaillait avec Vitalis.

Je la lui montrai ; il la regarda assez longtemps, comme s’il cherchait à se rappeler, puis, se mettant à frétiller de la queue, il aboya douze fois ; il n’avait pas oublié. Ah ! comme nous allions gagner de l’argent avec notre montre ! C’était un tour de plus sur lequel je n’avais pas compté.

Comme tout cela se passait dans la rue vis-à-vis de la porte de la prison, il y avait des gens qui nous regardaient curieusement et même qui s’arrêtaient.

Si j’avais osé, j’aurais donné une représentation tout de suite, mais la peur des sergents de ville m’en empêcha.

D’ailleurs il était midi, c’était le moment de me mettre en route.

« En avant ! »

Je donnai un dernier regard, un dernier adieu à la prison, derrière les murs de laquelle le pauvre père allait rester enfermé, tandis que moi j’irais librement où je voudrais, et nous partîmes.

L’objet qui m’était le plus utile pour mon métier, c’était une carte de France ; je savais qu’on en vendait sur les quais, et j’avais décidé que j’en achèterais une : je me dirigeai donc vers les quais.

Il me fallut longtemps pour trouver une carte, du moins comme j’en voulais une, c’est-à-dire collée sur toile, se pliant et ne coûtant pas plus de vingt sous, ce qui pour moi était une grosse somme ; enfin j’en trouvai une si jaunie que le marchand ne me la fit payer que soixante-quinze centimes.

Maintenant je pouvais sortir de Paris, – ce que je me décidai à faire au plus vite.

J’avais deux routes à prendre : celle de Fontainebleau par la barrière d’Italie, ou bien celle d’Orléans par Montrouge. En somme, l’une m’était tout aussi indifférente que l’autre, et le hasard fit que je choisis celle de Fontainebleau.

Comme je suivais la rue Mouffetard, dont le nom que je venais de lire sur une plaque bleue m’avait rappelé tout un monde de souvenirs : Garofoli, Mattia, Riccardo, la marmite avec son couvercle fermé au cadenas, le fouet aux lanières de cuir et enfin Vitalis, mon pauvre et bon maître, qui était mort pour ne pas m’avoir loué au padrone de la rue de Lourcine, il me sembla, en arrivant à l’église Saint-Médard, reconnaître dans un enfant appuyé contre le mur de l’église le petit Mattia : c’était bien la même grosse tête, les mêmes yeux mouillés, les mêmes lèvres parlantes, le même air doux et résigné, la même tournure comique ; mais, chose étrange, si c’était lui, il n’avait pas grandi.

Je m’approchai pour le mieux examiner ; il n’y avait pas à en douter, c’était lui ; il me reconnut aussi, car son pâle visage s’éclaira d’un sourire.

« C’est vous, dit-il, qui êtes venu chez Garofoli avec le vieux à barbe blanche avant que j’entre à l’hôpital ? Ah ! comme j’avais mal à la tête, ce jour-là !

— Et Garofoli est toujours votre maître ? »

Il regarda autour de lui avant de répondre ; alors, baissant la voix :

« Garofoli est en prison ; on l’a arrêté parce qu’il a fait mourir Orlando pour l’avoir trop battu. »

Cela me fit plaisir de savoir Garofoli en prison, et pour la première fois j’eus la pensée que les prisons, qui m’inspiraient tant d’horreur, pouvaient être utiles.

« Et les enfants ? dis-je.

— Ah ! je ne sais pas, je n’étais pas là quand Garofoli a été arrêté. Quand je suis sorti de l’hôpital, Garofoli, voyant que je n’étais pas bon à battre sans que ça me rende malade, a voulu se débarrasser de moi, et il m’a loué pour deux ans, payés d’avance, au cirque Gassot. Vous connaissez le cirque Gassot ? Non. Eh bien, ce n’est pas un grand, grand cirque, mais c’est pourtant un cirque. Ils avaient besoin d’un enfant pour la dislocation, et Garofoli me loua au père Gassot. Je suis resté avec lui jusqu’à lundi dernier, et puis on m’a renvoyé parce que j’ai la tête trop grosse maintenant pour entrer dans la boîte, et aussi trop sensible. Alors je suis venu de Gisors où est le cirque pour rejoindre Garofoli, mais je n’ai trouvé personne, la maison était fermée, et un voisin m’a raconté ce que je viens de vous dire : Garofoli est en prison. Alors je suis venu là, ne sachant où aller, et ne sachant que faire.

— Pourquoi n’êtes-vous pas retourné à Gisors ?

— Parce que le jour où je partais de Gisors pour venir à Paris à pied, le cirque partait pour Rouen ; et comment voulez-vous que j’aille à Rouen ? C’est trop loin, et je n’ai pas d’argent ; je n’ai pas mangé depuis hier midi. »

Je n’étais pas riche, mais je l’étais assez pour ne pas laisser ce pauvre enfant mourir de faim ; comme j’aurais béni celui qui m’aurait tendu un morceau de pain quand j’errais aux environs de Toulouse, affamé comme Mattia l’était en ce moment !

« Restez là », lui dis-je.

Et je courus chez un boulanger dont la boutique faisait le coin de la rue ; bientôt je revins avec une miche de pain que je lui offris ; il se jeta dessus et la dévora.

« Et maintenant, lui dis-je, que voulez-vous faire ?

— Je ne sais pas.

— Il faut faire quelque chose.

— J’allais tâcher de vendre mon violon quand vous m’avez parlé, et je l’aurais déjà vendu, si cela ne me faisait pas chagrin de m’en séparer. Mon violon, c’est ma joie et ma consolation ; quand je suis trop triste, je cherche un endroit où je serai seul, et je joue pour moi ; alors je vois toutes sortes de belles choses dans le ciel ; c’est bien plus beau que dans les rêves, ça se suit.

— Alors pourquoi ne jouez-vous pas du violon dans les rues ?

— J’en ai joué, personne ne m’a donné. »

Je savais ce que c’était que de jouer sans que personne mît la main à la poche.

« Et vous ? demanda Mattia, que faites-vous maintenant ? »

Je ne sais quel sentiment de vantardise enfantine m’inspira :

« Mais je suis chef de troupe », dis-je.

En réalité cela était vrai, puisque j’avais une troupe composée de Capi, mais cette vérité frisait de près la fausseté.

« Oh ! si vous vouliez ? dit Mattia.

— Quoi ?

— M’enrôler dans votre troupe. »

Alors la sincérité me revint.

« Mais voilà toute ma troupe, dis-je en montrant Capi.

— Eh bien, qu’importe, nous serons deux. Ah ! je vous en prie, ne m’abandonnez pas ; que voulez-vous que je devienne ? il ne me reste qu’à mourir de faim. »

Mourir de faim ! Tous ceux qui entendent ce cri ne le comprennent pas de la même manière et ne le perçoivent pas à la même place. Moi, ce fut au coeur qu’il me résonna ; je savais ce que c’était que de mourir de faim.

« Venez avec moi, lui dis-je, mais pas comme domestique, comme camarade. »

Et remontant la bretelle de ma harpe sur mon épaule :

« En avant ! » lui dis-je.

Au bout d’un quart d’heure, nous sortions de Paris.

Les hâles du mois de mars avaient séché la route, et sur la terre durcie on marchait facilement. L’air était doux, le soleil d’avril brillait dans un ciel bleu sans nuages.

Près de moi, Mattia marchait sans rien dire, réfléchissant sans doute, et moi je ne disais rien non plus pour ne pas le déranger et aussi parce que j’avais moi-même à réfléchir.

Où allions-nous ainsi de ce pas délibéré ?

À vrai dire, je ne le savais pas trop, et même je ne le savais pas du tout.

Devant nous.

Mais après ?

J’avais promis à Lise de voir ses frères et Étiennette avant elle ; mais je n’avais pas pris d’engagement à propos de celui que je devais voir le premier : Benjamin, Alexis ou Étiennette ? Je pouvais commencer par l’un ou par l’autre, à mon choix, c’est-à-dire par les Cévennes, la Charente ou la Picardie.

De ce que j’étais sorti par le sud de Paris, il résultait nécessairement que ce ne serait pas Benjamin qui aurait ma première visite ; mais il me restait le choix entre Alexis et Étiennette.

J’avais eu une raison qui m’avait décidé à me diriger tout d’abord vers le sud et non vers le nord : c’était le désir de voir mère Barberin.

Si depuis longtemps je n’ai pas parlé d’elle, il ne faut pas en conclure que je l’avais oubliée, comme un ingrat.

De même il ne faut pas conclure non plus que j’étais un ingrat, de ce que je ne lui avais pas écrit depuis que j’étais séparé d’elle.

Combien de fois j’avais eu cette pensée de lui écrire pour lui dire : « Je pense à toi et je t’aime toujours de tout mon coeur » ; mais d’une part elle ne savait pas lire, et de l’autre la peur de Barberin, et une peur horrible, m’avait retenu. Si Barberin me retrouvait au moyen de ma lettre, s’il me reprenait ? si de nouveau il me vendait à un autre Vitalis, qui ne serait pas Vitalis ? Sans doute il avait le droit de faire tout cela. Et à cette pensée j’aimais mieux m’exposer à être accusé d’ingratitude par mère Barberin, plutôt que de courir la chance de retomber sous l’autorité de Barberin, soit qu’il usât de cette autorité pour me vendre, soit qu’il voulût me faire travailler sous ses ordres. J’aurais mieux aimé mourir – mourir de faim –, plutôt que d’affronter un pareil danger.

Mais, si je n’avais pas osé écrire à mère Barberin, il me semblait qu’étant libre d’aller où je voulais, je pouvais tenter de la voir. Et même, depuis que j’avais engagé Mattia « dans ma troupe », je me disais que cela pouvait être assez facile. J’envoyais Mattia en avant, tandis que je restais prudemment en arrière ; il entrait chez mère Barberin et la faisait causer sous un prétexte quelconque ; si elle était seule, il lui racontait la vérité, venait m’avertir, et je rentrais dans la maison où s’était passée mon enfance pour me jeter dans les bras de ma mère nourrice ; si au contraire Barberin était au pays, Mattia demandait à mère Barberin de se rendre à un endroit désigné, et là, je l’embrassais.

C’était ce plan que je bâtissais tout en marchant, et cela me rendait silencieux, car ce n’était pas trop de toute mon attention, de toute mon application pour examiner une question d’une telle importance.

En effet, je n’avais pas seulement à voir si je pouvais aller embrasser mère Barberin, mais j’avais encore à chercher si, sur notre route, nous trouverions des villes ou des villages dans lesquels nous aurions chance de faire des recettes.

Pour cela le mieux était de consulter ma carte.

Justement, nous étions en ce moment en pleine campagne, et nous pouvions très bien faire une halte sur un tas de cailloux, sans craindre d’être dérangés.

« Si vous voulez, dis-je à Mattia, nous allons nous reposer un peu.

— Voulez-vous que nous parlions ?

— Vous avez quelque chose à me dire ?

— Je voudrais vous prier de me dire tu.

– Je veux bien, nous nous dirons tu.

— Vous oui, mais moi non.

— Toi comme moi, je te l’ordonne, et si tu ne m’obéis pas, je tape.

— Bon, tape, mais pas sur la tête. »

Et il se mit à rire d’un bon rire franc et doux en montrant toutes ses dents, dont la blancheur éclatait au milieu de son visage hâlé.

Nous nous étions assis, et dans mon sac j’avais pris ma carte, que j’étalai sur l’herbe. Je fus assez longtemps à m’orienter ; mais, me souvenant de la façon dont s’y prenait Vitalis, je finis par tracer mon itinéraire : Corbeil, Fontainebleau, Montargis, Gien, Bourges, Saint-Amand, Montluçon. Il était donc possible d’aller à Chavanon, et si nous avions un peu de chance, il était possible de ne pas mourir de faim en route.

Comme j’avais débouclé mon sac, l’idée me vint de passer l’inspection de ce qu’il contenait, étant bien aise d’ailleurs de montrer mes richesses à Mattia, et j’étalai tout sur l’herbe.

J’avais trois chemises en toile, trois paires de bas, cinq mouchoirs, le tout en très bon état, et une paire de souliers un peu usés.

Mattia fut ébloui.

« Et toi, qu’as-tu ? lui demandai-je.

— J’ai mon violon, et ce que je porte sur moi. »

Depuis que j’avais repris ma peau de mouton et ma harpe, il y avait une chose qui me gênait beaucoup, – c’était mon pantalon. Il me semblait qu’un artiste ne devait pas porter un pantalon long ; pour paraître en public, il fallait des culottes courtes avec des bas sur lesquels s’entrecroisaient des rubans de couleur. Des pantalons, c’était bon pour un jardinier, mais maintenant j’étais un artiste !…

« Pendant que je vais arranger mon pantalon, dis-je à Mattia, tu devrais bien me montrer comment tu joues du violon.

— Oh ! je veux bien. »

Et prenant son violon il se mit à jouer.

Pendant ce temps, j’enfonçai bravement la pointe de mes ciseaux dans mon pantalon un peu au-dessous du genou et je me mis à couper le drap.

Tout d’abord, j’avais écouté Mattia en coupant mon pantalon, mais bientôt je cessai de faire fonctionner mes ciseaux et je fus tout oreilles ; Mattia jouait presque aussi bien que Vitalis.

« Et qui donc t’a appris le violon ? lui dis-je en l’applaudissant.

— Personne, un peu tout le monde, et surtout moi seul en travaillant.

— Et qui t’a enseigné la musique ?

— Je ne la sais pas ; je joue ce que j’ai entendu jouer. »

On n’est pas artiste sans avoir un peu d’amour-propre ; je voulus montrer à Mattia que, moi aussi, j’étais musicien.

Je pris ma harpe et tout de suite, pour frapper un grand coup, je lui chantai ma fameuse chanson :

Fenesta vascia e patrona crudele...

Et alors, comme cela se devait entre artistes, Mattia me paya les compliments que je venais de lui adresser par ses applaudissements ; il avait un grand talent, j’avais un grand talent, nous étions dignes l’un de l’autre.

Mais nous ne pouvions pas rester ainsi à nous féliciter l’un l’autre ; il fallait, après avoir fait de la musique pour nous, pour notre plaisir, en faire pour notre souper et pour notre coucher.

Je bouclai mon sac, et Mattia à son tour le mit sur ses épaules.

En avant sur la route poudreuse ; maintenant il fallait s’arrêter au premier village qui se trouverait sur notre route et donner une représentation : « Débuts de la troupe Rémi. »

Comme nous arrivions à un village qui se trouve après Villejuif, nous préparant à chercher une place convenable pour notre représentation, nous passâmes devant la grande porte d’une ferme, dont la cour était pleine de gens endimanchés, qui portaient tous des bouquets noués avec des flots de rubans et attachés, pour les hommes, à la boutonnière de leur habit, pour les femmes, à leur corsage ; il ne fallait pas être bien habile pour deviner que c’était une noce.

L’idée me vint que ces gens seraient peut-être satisfaits d’avoir des musiciens pour les faire danser, et aussitôt j’entrai dans la cour suivi de Mattia et de Capi ; puis, mon feutre à la main, et avec un grand salut (le salut noble de Vitalis), je fis ma proposition à la première personne que je trouvai sur mon passage.

C’était un gros garçon dont la figure rouge comme brique était encadrée dans un grand col raide qui lui sciait les oreilles ; il avait l’air bon enfant et placide.

Il ne me répondit pas, mais, se tournant tout d’une pièce vers les gens de la noce, car sa redingote en beau drap luisant le gênait évidemment aux entournures, il fourra deux de ses doigts dans sa bouche et tira de cet instrument un si formidable coup de sifflet, que Capi en fut effrayé.

« Ohé ! les autres, cria-t-il, quoi que vous pensez d’une petite air de musique ? v’là des artistes qui nous arrivent.

— Oui, oui, la musique ! la musique ! crièrent des voix d’hommes et de femmes.

— En place pour le quadrille ! »

Et, en quelques minutes, les groupes de danseurs se formèrent au milieu de la cour : ce qui fit fuir les volailles épouvantées.

« As-tu joué des quadrilles ? demandai-je à Mattia en italien et à voix basse, car j’étais assez inquiet.

— Oui. »

Et il m’en indiqua un sur son violon ; le hasard permit que je le connusse. Nous étions sauvés.

On avait sorti une charrette de dessous un hangar ; on la posa sur ses chambrières, et on nous fit monter dedans.

Bien que nous n’eussions jamais joué ensemble, Mattia et moi, nous ne nous tirâmes pas trop mal de notre quadrille. Il est vrai que nous jouions pour des oreilles qui n’étaient heureusement ni délicates, ni difficiles.

« Un de vous sait-il jouer du cornet à piston ? nous demanda le gros rougeaud.

— Oui, moi, dit Mattia, mais je n’en ai pas.

— Je vais aller vous en chercher un, parce que le violon, c’est joli, mais c’est fadasse.

— Tu joues donc aussi du cornet à piston ? demandai-je à Mattia en parlant toujours italien.

— Et de la trompette à coulisse et de la flûte, et de tout ce qui se joue. »

Décidément il était précieux, Mattia.

Bientôt le cornet à piston fut apporté, et nous recommençâmes à jouer des quadrilles, des polkas, des valses, surtout des quadrilles.

Nous jouâmes ainsi jusqu’à la nuit sans que les danseurs nous laissassent respirer. Cela n’était pas bien grave pour moi, mais cela était beaucoup plus pour Mattia, chargé de la partie pénible, et fatigué d’ailleurs par son voyage et par les privations. Je le voyais de temps en temps pâlir comme s’il allait se trouver mal ; cependant il jouait toujours, soufflant tant qu’il pouvait dans son embouchure. Heureusement je ne fus pas seul à m’apercevoir de sa pâleur, la mariée la remarqua aussi.

« Assez, dit-elle, le petit n’en peut plus ; maintenant la main à la bourse pour les musiciens.

— Si vous vouliez, dis-je en sautant à bas de la voiture, je ferais faire la quête par notre caissier. »

Et je jetai mon chapeau à Capi, qui le prit dans sa gueule.

On applaudit beaucoup la grâce avec laquelle il savait saluer lorsqu’on lui avait donné ; mais, ce qui valait mieux pour nous, on lui donna beaucoup. Comme je le suivais, je voyais les pièces blanches tomber dans le chapeau ; le marié mit la dernière, et ce fut une pièce de cinq francs.

Quelle fortune ! Ce ne fut pas tout. On nous invita à manger à la cuisine, et on nous donna à coucher dans une grange. Le lendemain, quand nous quittâmes cette maison hospitalière, nous avions un capital de vingt-huit francs.

« C’est à toi que nous les devons, mon petit Mattia, dis-je à mon camarade, tout seul je n’aurais pas formé un orchestre. »

Avec vingt-huit francs dans notre poche, nous étions des grands seigneurs, et, lorsque nous arrivâmes à Corbeil, je pus, sans trop d’imprudence, me livrer à quelques acquisitions que je jugeais indispensables : d’abord un cornet à piston qui me coûta trois francs chez un marchand de ferraille ; pour cette somme, il n’était ni neuf ni beau, mais enfin, récuré et soigné, il ferait notre affaire ; puis ensuite des rubans rouges pour nos bas, et enfin un vieux sac de soldat pour Mattia, car il était moins fatigant d’avoir toujours sur les épaules un sac léger que d’en avoir de temps en temps un lourd ; nous nous partagerions également ce que nous portions avec nous, et nous serions plus alertes.

Quand nous quittâmes Corbeil, nous étions vraiment en bon état ; nous avions, toutes nos acquisitions payées, trente francs dans notre bourse, car nos représentations avaient été fructueuses ; notre répertoire était réglé de telle sorte que nous pouvions rester plusieurs jours dans le même pays sans trop nous répéter ; enfin nous nous entendions si bien, Mattia et moi, que nous étions déjà ensemble comme deux frères.

Après avoir quitté Corbeil, nous nous étions dirigés sur Montargis, en route pour aller chez mère Barberin.

Aller chez mère Barberin pour l’embrasser, c’était m’acquitter de ma dette de reconnaissance envers elle ; mais c’était m’en acquitter bien petitement et à trop bon marché.

Si je lui portais quelque chose ?

Maintenant que j’étais riche, je lui devais un cadeau.

Quel cadeau lui faire ?

Je ne cherchai pas longtemps. Il y en avait un qui plus que tout la rendrait heureuse, non seulement dans l’heure présente, mais pour toute sa vieillesse, – une vache, qui remplaçât la pauvre Roussette.

Quelle joie pour mère Barberin, si je pouvais lui donner une vache, et aussi quelle joie pour moi !

Avant d’arriver à Chavanon j’achetais une vache, et Mattia, la conduisant par la longe, la faisait entrer dans la cour de mère Barberin. Bien entendu, Barberin n’était pas là. « Mme Barberin, disait Mattia, voici une vache que je vous amène. – Une vache ! vous vous trompez, mon garçon (et elle soupirait). – Non, madame, vous êtes bien Mme Barberin, de Chavanon ? Eh bien, c’est chez Mme Barberin que le prince (comme dans les contes de fées) m’a dit de conduire cette vache qu’il vous offre. – Quel prince ? » Alors je paraissais, je me jetais dans les bras de mère Barberin, et, après nous être bien embrassés, nous faisions des crêpes et des beignets, qui étaient mangés par nous trois et non par Barberin, comme en ce jour de mardi gras où il était revenu pour renverser notre poêle et mettre notre beurre dans sa soupe à l’oignon.

Quel beau rêve ! Seulement, pour le réaliser, il fallait pouvoir acheter une vache. Combien cela coûtait-il, une vache ? Je n’en avais aucune idée ; cher, sans doute, très cher ; mais encore ?

Ce que je voulais, ce n’était pas une trop grande, une trop grosse vache. D’abord, parce que plus les vaches sont grosses, plus leur prix est élevé ; puis, parce que, plus les vaches sont grandes, plus il leur faut de nourriture, et je ne voulais pas que mon cadeau devînt une cause d’embarras pour mère Barberin.

L’essentiel pour le moment, c’était donc de connaître le prix des vaches, ou plutôt d’une vache telle que j’en voulais une.

Heureusement, cela n’était pas difficile pour moi, et, dans notre vie sur les grands chemins, dans nos soirées à l’auberge, nous nous trouvions en relations avec des conducteurs et des marchands de bestiaux : il était donc bien simple de leur demander le prix des vaches. Mais la première fois que j’adressai ma question à un bouvier, dont l’air brave homme m’avait tout d’abord attiré, on me répondit en me riant au nez. Le bouvier se renversa ensuite sur sa chaise en donnant de temps en temps de formidables coups de poing sur la table ; puis il appela l’aubergiste.

« Savez-vous ce que me demande ce petit musicien ? Combien coûte une vache, pas trop grande, pas trop grosse, enfin une bonne vache. Faut-il qu’elle soit savante ? »

Après avoir épuisé toutes ses plaisanteries, déployé suffisamment son esprit, il voulut bien me répondre sérieusement et même entrer en discussion avec moi.

Il avait justement mon affaire, une vache douce, donnant beaucoup de lait, un lait qui était une crème, et ne mangeant presque pas ; si je voulais lui allonger quinze pistolets sur la table, autrement dit cinquante écus, la vache était à moi.

Quinze pistolets ou cinquante écus, cela faisait cent cinquante francs, et j’étais loin d’avoir une si grosse somme.

Était-il impossible de la gagner ? Il me sembla que non, et que, si la chance de nos premiers jours nous accompagnait, je pourrais, sou à sou, réunir ces cent cinquante francs. Seulement il faudrait du temps. Alors une nouvelle idée germa dans mon cerveau : si, au lieu d’aller tout de suite à Chavanon, nous allions d’abord à Varses, cela nous donnerait ce temps qui nous manquerait en suivant la route directe.

Il fallait donc aller à Varses tout d’abord et ne voir mère Barberin qu’au retour ; assurément alors j’aurais mes cent cinquante francs et nous pourrions jouer ma féerie : La Vache du prince.

Le matin, je fis part de mon idée à Mattia, qui ne manifesta aucune opposition.

« Allons à Varses, dit-il ; les mines, c’est peut-être curieux, je serai bien aise d’en voir une. »

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Chapitre 2
Une ville noire

La route est longue de Montargis à Varses, qui se trouve au milieu des Cévennes, sur le versant de la montagne incliné vers la Méditerranée : cinq ou six cents kilomètres en ligne droite ; plus de mille pour nous à cause des détours qui nous étaient imposés par notre genre de vie. Il fallait bien chercher des villes et des grosses bourgades pour donner des représentations fructueuses.

Nous mîmes près de trois mois à faire ces mille kilomètres, mais, quand nous arrivâmes aux environs de Varses, j’eus la joie, comptant mon argent, de constater que nous avions bien employé notre temps : dans ma bourse en cuir, j’avais cent vingt-huit francs d’économies ; il ne me manquait plus que vingt-deux francs pour acheter la vache de mère Barberin.

Mattia était presque aussi content que moi, et il n’était pas médiocrement fier d’avoir contribué pour sa part à gagner une pareille somme. Il est vrai que cette part était considérable et que sans lui, surtout sans son cornet à piston, nous n’aurions jamais amassé cent vingt-huit francs, Capi et moi.

De Varses à Chavanon nous gagnerions bien certainement les vingt-deux francs qui nous manquaient.

Ce qui fait et ce qui fera la fortune de Varses est ce qui se trouve sous la terre, et non ce qui est au-dessus. À la surface, en effet, l’aspect est triste et désolé : des causses, des garrigues, c’est-à-dire la stérilité ; pas d’arbres, si ce n’est çà et là des châtaigniers, des mûriers et quelques oliviers chétifs ; pas de terre végétale, mais partout des pierres grises ou blanches ; là seulement où la terre ayant un peu de profondeur, se laisse pénétrer par l’humidité, surgit une végétation active qui tranche agréablement avec la désolation des montagnes.

De cette dénudation résultent de terribles inondations, car, lorsqu’il pleut, l’eau court sur les pentes dépouillées comme elle courrait sur une rue pavée, et les ruisseaux, ordinairement à sec, roulent alors des torrents qui gonflent instantanément les rivières des vallons et les font déborder ; en quelques minutes on voit le niveau de l’eau monter dans le lit des rivières de trois, quatre, cinq mètres et même plus.

Varses est bâtie à cheval sur une de ces rivières nommée la Divonne, qui reçoit elle-même dans l’intérieur de la ville deux petits torrents : le ravin de la Truyère et celui de Saint-Andéol. Ce n’est point une belle ville, ni propre, ni régulière. Les wagons chargés de minerai de fer ou de houille qui circulent du matin au soir sur des rails au milieu des rues sèment continuellement une poussière rouge et noire qui, par les jours de pluie, forme une boue liquide et profonde comme la fange d’un marais ; par les jours de soleil et de vent, ce sont au contraire des tourbillons aveuglants qui roulent dans la rue et s’élèvent au-dessus de la ville. Du haut en bas, les maisons sont noires, noires par la boue et la poussière, qui de la rue monte jusqu’à leurs toits ; noires par la fumée des fours et des fourneaux, qui de leurs toits descend jusqu’à la rue ; tout est noir, le sol, le ciel et jusqu’aux eaux que roule la Divonne. Et cependant les gens qui circulent dans les rues sont encore plus noirs que ce qui les entoure : les chevaux noirs, les voitures noires, les feuilles des arbres noires ; c’est à croire qu’un nuage de suie s’est abattu pendant une journée sur la ville ou qu’une inondation de bitume l’a recouverte jusqu’au sommet des toits. Les rues n’ont point été faites pour les voitures ni pour les passants, mais pour les chemins de fer et les wagons des mines : partout sur le sol des rails et des plaques tournantes ; au-dessus de la tête des ponts volants, des courroies, des arbres de transmission qui tournent avec des ronflements assourdissants. Les vastes bâtiments près desquels on passe tremblent jusque dans leurs fondations, et, si l’on regarde par les portes ou les fenêtres, on voit des masses de fonte en fusion qui circulent comme d’immenses bolides, des marteaux-pilons qui lancent autour d’eux des pluies d’étincelles, et partout, toujours, des pistons de machines à vapeur qui s’élèvent et s’abaissent régulièrement. Pas de monuments, pas de jardins, pas de statues sur les places ; tout se ressemble et a été bâti sur le même modèle, le cube : les églises, le tribunal, les écoles, des cubes percés de plus ou moins de fenêtres, selon les besoins.

Quand nous arrivâmes aux environs de Varses, il était deux ou trois heures de l’après-midi, et un soleil radieux brillait dans un ciel pur ; mais, à mesure que nous avancions, le jour s’obscurcit ; entre le ciel et la terre s’était interposé un épais nuage de fumée qui se traînait lourdement en se déchirant aux hautes cheminées. Depuis plus d’une heure, nous entendions de puissants ronflements, un mugissement semblable à celui de la mer avec des coups sourds ; – les ronflements étaient produits par les ventilateurs, les coups sourds par les martinets et les pilons.

Je savais que l’oncle d’Alexis était ouvrier mineur à Varses, qu’il travaillait à la mine de la Truyère, mais c’était tout. Demeurait-il à Varses même ou aux environs ? Je l’ignorais.

En entrant dans Varses, je demandai où se trouvait la mine de la Truyère, et l’on m’envoya sur la rive gauche de la Divonne, dans un petit vallon traversé par le ravin qui a donné son nom à la mine.

On nous indiqua l’adresse de l’oncle Gaspard ; il demeurait à une petite distance de la mine, dans une rue tortueuse et escarpée qui descendait de la colline à la rivière.

Quand je le demandai, une femme, qui était adossée à la porte, causant avec une de ses voisines, adossée à une autre porte, me répondit qu’il ne rentrerait qu’à six heures, après le travail.

« Qu’est-ce que vous lui voulez ? dit-elle.

— Je veux voir Alexis. »

Alors elle me regarda de la tête aux pieds, et elle regarda Capi.

« Vous êtes Rémi ? dit-elle. Alexis nous a parlé de vous ; il vous attendait. Quel est celui-ci ? »

Elle montrait Mattia.

« C’est mon camarade. »

C’était la tante d’Alexis. Je crus qu’elle allait nous engager à entrer et à nous reposer, car nos jambes poudreuses et nos figures hâlées par le soleil criaient haut notre fatigue ; mais elle n’en fit rien et me répéta simplement que, si je voulais revenir à six heures, je trouverais Alexis, qui était à la mine.

Je n’avais pas le coeur à demander ce qu’on ne m’offrait pas ; je la remerciai de sa réponse, et nous allâmes par la ville, à la recherche d’un boulanger, car nous avions grand-faim, n’ayant pas mangé depuis le petit matin, et encore une simple croûte qui nous était restée sur notre dîner de la veille. J’étais honteux aussi de cette réception, car je sentais que Mattia se demandait ce qu’elle signifiait. À quoi bon faire tant de lieues ?

Il me sembla que Mattia allait avoir une mauvaise idée de mes amis, et, quand je lui parlerais de Lise, il ne m’écouterait plus avec la même sympathie. Et je tenais beaucoup à ce qu’il eût d’avance de la sympathie et de l’amitié pour Lise.

La façon dont nous avions été accueillis ne m’engageant pas à revenir à la maison, nous allâmes, un peu avant six heures, attendre Alexis à la sortie de la mine.

L’exploitation des mines de la Truyère se fait par trois puits qu’on nomme puits Saint-Julien, puits Sainte-Alphonsine et puits Saint-Pancrace, car c’est un usage dans les houillères de donner assez généralement un nom de saint aux puits d’extraction, d’aérage ou d’exhaure, c’est-à-dire d’épuisement ; ce saint, étant choisi sur le calendrier le jour où l’on commence le fonçage, sert non seulement à baptiser les puits, mais encore à rappeler les dates.

Prévenu que c’était par cette galerie que devaient sortir les ouvriers, je me postai avec Mattia et Capi devant son ouverture, et, quelques minutes après que six heures eurent sonné, je commençai à apercevoir vaciller, dans les profondeurs sombres de la galerie, de petits points lumineux qui grandirent rapidement. C’étaient les mineurs qui, la lampe à la main, remontaient au jour, leur travail fini.

Ils s’avançaient lentement, avec une démarche pesante, comme s’ils souffraient dans les genoux, ce que je m’expliquai plus tard, lorsque j’eus moi-même parcouru les escaliers et les échelles qui conduisent au dernier niveau ; leur figure était noire comme celle des ramoneurs, leurs habits et leurs chapeaux étaient couverts de poussière de charbon et de plaques de boue mouillée. En passant devant la lampisterie chacun entrait et accrochait sa lampe à un clou.

Bien qu’attentif, je ne vis point Alexis sortir, et, s’il ne m’avait pas sauté au cou, je l’aurais laissé passer sans le reconnaître, tant il ressemblait peu maintenant, noir des pieds à la tête, au camarade qui autrefois courait dans les sentiers de notre jardin, sa chemise propre retroussée jusqu’aux coudes et son col entrouvert laissant voir sa peau blanche.

« C’est Rémi », dit-il en se tournant vers un homme d’une quarantaine d’années qui marchait près de lui et qui avait une bonne figure franche comme celle du père Acquin ; ce qui n’avait rien d’étonnant, puisqu’ils étaient frères.

Je compris que c’était l’oncle Gaspard.

« Nous t’attendions depuis longtemps déjà, me dit-il avec bonhomie.

— Le chemin est long de Paris à Varses.

— Et tes jambes sont courtes », dit-il en riant.

Capi, heureux de retrouver Alexis, lui témoignait sa joie en tirant sur la manche de sa veste à pleines dents.

Pendant ce temps, j’expliquai à l’oncle Gaspard que Mattia était mon camarade et mon associé, un bon garçon que j’avais connu autrefois, que j’avais retrouvé et qui jouait du cornet à piston comme personne.

« Et voilà M. Capi, dit l’oncle Gaspard ; c’est demain dimanche ; quand vous serez reposés, vous nous donnerez une représentation. Alexis dit que c’est un chien plus savant qu’un maître d’école ou qu’un comédien. »

Autant je m’étais senti gêné devant la tante Gaspard, autant je me trouvai à mon aise avec l’oncle ; décidément c’était bien le digne frère « du père ».

« Causez ensemble, garçons, vous devez en avoir long à vous dire ; pour moi, je vais causer avec ce jeune homme qui joue si bien du cornet à piston. »

Pour une semaine entière ; encore eût-elle été trop courte. Alexis voulait savoir comment s’était fait mon voyage, et moi, de mon côté, j’étais pressé d’apprendre comment il s’habituait à sa nouvelle vie, si bien qu’occupés tous les deux à nous interroger, nous ne pensions pas à nous répondre.

Nous marchions doucement, et les ouvriers qui regagnaient leur maison nous dépassaient ; ils allaient en une longue file qui tenait la rue entière, tous noirs de cette même poussière qui recouvrait le sol d’une couche épaisse.

Lorsque nous fûmes près d’arriver, l’oncle Gaspard se rapprocha de nous :

« Garçons, dit-il, vous allez souper avec nous. »

Jamais invitation ne me fit plus grand plaisir, car, tout en marchant, je me demandais si, arrivés à la porte, il ne faudrait pas nous séparer, l’accueil de la tante ne m’ayant pas donné bonne espérance.

« Voilà Rémi, dit-il en entrant dans la maison, et son ami.

— Je les ai déjà vus tantôt.

— Eh bien, tant mieux ! la connaissance est faite ; ils vont souper avec nous. »

J’étais certes bien heureux de souper avec Alexis, c’est-à-dire de passer la soirée auprès de lui, mais, pour être sincère, je dois dire que j’étais heureux aussi de souper. Depuis notre départ de Paris, nous avions mangé à l’aventure, une croûte ici, une miche là, mais rarement un vrai repas, assis sur une chaise, avec de la soupe dans une assiette. Avec ce que nous gagnions, nous étions, il est vrai, assez riches pour nous payer des festins dans de bonnes auberges, mais il fallait faire des économies pour la vache du prince, et Mattia était si bon garçon qu’il était presque aussi heureux que moi à la pensée d’acheter notre vache.

Notre souper ne dura pas longtemps.

« Garçon, me dit l’oncle Gaspard, tu coucheras avec Alexis. »

Puis, s’adressant à Mattia :

« Et toi, si tu veux venir dans le fournil, nous allons voir à te faire un bon lit de paille et de foin. »

La soirée et une bonne partie de la nuit ne furent point employées par Alexis et par moi à dormir.

L’oncle Gaspard était piqueur, c’est-à-dire qu’au moyen d’un pic il abattait le charbon dans la mine ; Alexis était son rouleur, c’est-à-dire qu’il poussait, qu’il roulait sur des rails dans l’intérieur de la mine, depuis le point d’extraction jusqu’à un puits, un wagon nommé benne, dans lequel on entassait le charbon abattu ; arrivée à ce puits, la benne était accrochée à un câble qui, tiré par la machine, la montait jusqu’en haut.

Bien qu’il ne fût que depuis peu de temps mineur, Alexis avait déjà cependant l’amour et la vanité de sa mine : c’était la plus belle, la plus curieuse du pays ; il mettait dans son récit l’importance d’un voyageur qui arrive d’une contrée inconnue et qui trouve des oreilles attentives pour l’écouter.

D’abord on suivait une galerie creusée dans le roc, et, après avoir marché pendant dix minutes, on trouvait un escalier droit et rapide ; puis, au bas de cet escalier, une échelle en bois, puis un autre escalier, puis une autre échelle, et alors on arrivait au premier niveau, à une profondeur de cinquante mètres. Pour atteindre le second niveau, à quatre-vingt-dix mètres, et le troisième, à deux cents mètres, c’était le même système d’échelles et d’escaliers. C’était à ce troisième niveau qu’Alexis travaillait, et, pour atteindre à la profondeur de son chantier, il avait à faire trois fois plus de chemin que n’en font ceux qui montent aux tours de Notre-Dame de Paris.

Mais, si la montée et la descente sont faciles dans les tours de Notre-Dame, où l’escalier est régulier et éclairé, il n’en était pas de même dans la mine, où les marches, creusées suivant les accidents du roc, sont tantôt hautes, tantôt basses, tantôt larges, tantôt étroites. Point d’autre lumière que celle de la lampe qu’on porte à la main, et sur le sol, une boue glissante que mouille sans cesse l’eau qui filtre goutte à goutte, et parfois vous tombe froide sur le visage.

Deux cents mètres à descendre, c’est long, mais ce n’était pas tout : il fallait, par les galeries, gagner les différents paliers et se rendre au lieu de travail ; or le développement complet des galeries de la Truyère était de 35 à 40 kilomètres. Naturellement on ne devait pas parcourir ces 40 kilomètres, mais quelquefois cependant la course était fatigante, car on marchait dans l’eau qui, filtrant par les fentes du roc, se réunit en ruisseau au milieu du chemin et coule ainsi jusqu’à des puisards, où des machines d’épuisement la prennent pour la verser au-dehors.

Quand ces galeries traversaient des roches solides, elles étaient tout simplement des souterrains ; mais, quand elles traversaient des terrains ébouleux ou mouvants, elles étaient boisées au plafond et des deux côtés avec des troncs de sapin travaillés à la hache, parce que les entailles faites à la scie amènent une prompte pourriture. Bien que ces troncs d’arbres fussent disposés de manière à résister aux poussées du terrain, souvent cette poussée était tellement forte que les bois se courbaient et que les galeries se rétrécissaient ou s’affaissaient au point qu’on ne pouvait plus y passer qu’en rampant. Sur ces bois croissaient des champignons et des flocons légers et cotonneux, dont la blancheur de neige tranchait avec le noir du terrain ; la fermentation des arbres dégageait une odeur d’essence ; et sur les champignons, sur les plantes inconnues, sur la mousse blanche, on voyait des mouches, des araignées, des papillons, qui ne ressemblent pas aux individus de même espèce qu’on rencontre à l’air. Il y avait aussi des rats qui couraient partout et des chauves-souris cramponnées aux boisages par leurs pieds, la tête en bas.

Ces galeries se croisaient, et çà et là, comme à Paris, il y avait des places et des carrefours ; il y en avait de belles et de larges comme les boulevards, d’étroites et de basses comme les rues du quartier Saint-Marcel ; seulement toute cette ville souterraine était beaucoup moins bien éclairée que les villes durant la nuit, car il n’y avait point de lanternes ou de becs de gaz, mais simplement les lampes que les mineurs portent avec eux. Si la lumière manquait souvent, le bruit disait toujours qu’on n’était pas dans le pays des morts ; dans les chantiers d’abattage, on entendait les détonations de la poudre dont le courant d’air vous apportait l’odeur et la fumée ; dans les galeries, on entendait le roulement des wagons ; dans les puits, le frottement des cages d’extraction contre les guides, et par-dessus tout le grondement de la machine à vapeur installée au second niveau.

Mais où le spectacle était tout à fait curieux, c’était dans les remontées, c’est-à-dire dans les galeries tracées dans la pente du filon ; c’était là qu’il fallait voir les piqueurs travailler à moitié nus à abattre le charbon, couchés sur le flanc ou accroupis sur les genoux. De ces remontées la houille descendait dans les niveaux, d’où on la roulait jusqu’aux puits d’extraction.

C’était là l’aspect de la mine aux jours de travail, mais il y avait aussi les jours d’accidents. Deux semaines après son arrivée à Varses, Alexis avait été témoin d’un de ces accidents et en avait failli être victime : une explosion de grisou ; le grisou est un gaz qui se forme naturellement dans les houillères et qui éclate aussitôt qu’il est en contact avec une flamme. Rien n’est plus terrible que cette explosion qui brûle et renverse tout sur son passage ; on ne peut lui comparer que l’explosion d’une poudrière pleine de poudre. Aussitôt que la flamme d’une lampe ou d’une allumette est en contact avec le gaz, l’inflammation éclate instantanément dans toutes les galeries ; elle détruit tout dans la mine, même dans les puits d’extraction ou d’aérage dont elle enlève les toitures. La température est quelquefois portée si haut que le charbon dans la mine se transforme en coke.

Tout ce qu’Alexis me raconta surexcita vivement ma curiosité, qui était déjà grande en arrivant à Varses, de descendre dans la mine ; mais, quand j’en parlai le lendemain à l’oncle Gaspard, il me répondit que c’était impossible, parce qu’on ne laissait pénétrer dans la mine que ceux qui y travaillent.

« Si tu veux te faire mineur, ajouta-t-il en riant, c’est facile, et alors tu pourras te satisfaire. Au reste, le métier n’est pas plus mauvais qu’un autre, et, si tu as peur de la pluie et du tonnerre, c’est celui qui te convient ; en tout cas il vaut mieux que celui de chanteur de chansons sur les grands chemins. Tu resteras avec Alexis. Est-ce dit, garçon ? On trouvera aussi à employer Mattia, mais pas à jouer du cornet à piston, par exemple ! »

Ce n’était pas pour rester à Varses que j’y étais venu, et je m’étais imposé une autre tâche, un autre but que de pousser toute la journée une benne dans le deuxième ou le troisième niveau de la Truyère.

Il fallut donc renoncer à satisfaire ma curiosité, et je croyais que je partirais sans en savoir plus long que ne m’en avaient appris les récits d’Alexis ou les réponses arrachées tant bien que mal à l’oncle Gaspard, quand, par suite de circonstances dues au hasard, je fus à même d’apprendre dans toutes leurs horreurs, de sentir dans toutes leurs épouvantes, les dangers auxquels sont quelquefois exposés les mineurs.

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Chapitre 3
Rouleur

La veille du jour fixé pour mon départ, Alexis rentra avec la main droite fortement contusionnée par un gros bloc de charbon sous lequel il avait eu la maladresse de la laisser prendre ; un doigt était à moitié écrasé ; la main entière était meurtrie.

Le médecin de la compagnie vint le visiter et le panser. Son état n’était pas grave, la main guérirait, le doigt aussi ; mais il fallait du repos.

L’oncle Gaspard avait pour caractère de prendre la vie comme elle venait, sans chagrin comme sans colère ; il n’y avait qu’une chose qui pouvait le faire se départir de sa bonhomie ordinaire : – un empêchement à son travail.

Quand il entendit dire qu’Alexis était condamné au repos pour plusieurs jours, il poussa les hauts cris. Qui roulerait sa benne pendant ces jours de repos ? il n’avait personne pour remplacer Alexis ; s’il s’agissait de le remplacer tout à fait, il trouverait bien quelqu’un, mais, pendant quelques jours seulement, cela était en ce moment impossible ; on manquait d’hommes, ou tout au moins d’enfants.

Voyant cela et comprenant les raisons de sa désolation, d’autre part, sentant que c’était presque un devoir en pareille circonstance de payer à ma manière l’hospitalité qui nous avait été donnée, je lui demandai si le métier de rouleur était difficile.

« Rien n’est plus facile ; il n’y a qu’à pousser un wagon qui roule sur des rails.

— Il est lourd, ce wagon ?

— Pas trop lourd, puisque Alexis le poussait bien.

— C’est juste ! Alors, si Alexis le poussait bien, je pourrais le pousser aussi.

— Toi, garçon ? »

Et il se mit à rire aux éclats ; mais bientôt, reprenant son sérieux :

« Bien sûr que tu le pourrais, si tu le voulais.

— Je le veux, puisque cela peut vous servir.

— Tu es un bon garçon, et c’est dit ; demain tu descendras avec moi dans la mine. C’est vrai que tu me rendras service ; mais cela te sera peut-être utile à toi-même ; si tu prenais goût au métier, cela vaudrait mieux que de courir les grands chemins ; il n’y a pas de loups à craindre dans la mine. »

Que ferait Mattia pendant que je serais dans la mine ? Je ne pouvais pas le laisser à la charge de l’oncle Gaspard.

Je lui demandai s’il ne voulait pas s’en aller tout seul avec Capi donner des représentations dans les environs et il accepta tout de suite.

« Je serai très content de te gagner tout seul de l’argent pour la vache », dit-il en riant.

Il fut donc entendu que, pendant que je descendrais le lendemain dans la mine, Mattia s’en irait donner des représentations musicales et dramatiques, de manière à augmenter notre fortune, et Capi, à qui j’expliquai cet arrangement, parut le comprendre.

Le lendemain matin on me donna les vêtements de travail d’Alexis.

Après avoir une dernière fois recommandé à Mattia et à Capi d’être bien sages dans leur expédition, je suivis l’oncle Gaspard.

« Attention ! dit-il en me remettant ma lampe, marche dans mes pas, et en descendant les échelles ne lâche jamais un échelon sans auparavant en bien tenir un autre. »

Nous nous enfonçâmes dans la galerie, lui marchant le premier, moi sur ses talons.

« Si tu glisses dans les escaliers, continua-t-il, ne te laisse pas aller, retiens-toi, le fond est loin et dur. »

Je n’avais pas besoin de ces recommandations pour être ému, car ce n’est pas sans un certain trouble qu’on quitte la lumière pour entrer dans la nuit, la surface de la terre pour ses profondeurs. Je me retournai instinctivement en arrière ; mais déjà nous avions pénétré assez avant dans la galerie, et le jour, au bout de ce long tube noir, n’était plus qu’un globe blanc comme la lune dans un ciel sombre et sans étoiles. J’eus honte de ce mouvement machinal, qui n’eut que la durée d’un éclair, et je me remis bien vite à emboîter le pas.

« L’escalier », dit-il bientôt.

Nous étions devant un trou noir, et, dans sa profondeur insondable pour mes yeux, je voyais des lumières se balancer, grandes à l’entrée, plus petites jusqu’à n’être plus que des points, à mesure qu’elles s’éloignaient. C’étaient les lampes des ouvriers qui étaient entrés avant nous dans la mine. Le bruit de leur conversation, comme un sourd murmure, arrivait jusqu’à nous porté par un air tiède qui nous souillait au visage ; cet air avait une odeur que je respirais pour la première fois ; c’était quelque chose comme un mélange d’éther et d’essence.

Après l’escalier les échelles, après les échelles un autre escalier.

« Nous voilà au premier niveau », dit-il.

Nous étions dans une galerie en plein cintre, avec des murs droits ; ces murs étaient en maçonnerie. La voûte était un peu plus élevée que la hauteur d’un homme ; cependant il y avait des endroits où il fallait se courber pour passer, soit que la voûte supérieure se fût abaissée, soit que le sol se fût soulevé.

« C’est la poussée du terrain, me dit-il. Comme la montagne a été partout creusée et qu’il y a des vides, les terres veulent descendre, et, quand elles pèsent trop, elles écrasent les galeries. »

Sur le sol étaient des rails de chemins de fer et le long de la galerie coulait un petit ruisseau.

« Ce ruisseau se réunit à d’autres qui, comme lui, reçoivent les eaux des infiltrations ; ils vont tous tomber dans un puisard. Cela fait mille ou douze cents mètres cubes d’eau que la machine doit jeter tous les jours dans la Divonne. Si elle s’arrêtait, la mine ne tarderait pas à être inondée. Au, reste, en ce moment, nous sommes précisément sous la Divonne. »

Et, comme j’avais fait un mouvement involontaire, il se mit à rire aux éclats.

« À cinquante mètres de profondeur, il n’y a pas de danger qu’elle te tombe dans le cou.

— S’il se faisait un trou ?

— Ah bien ! oui, un trou. Les galeries passent et repassent dix fois sous la rivière ; il y a des mines où les inondations sont à craindre, mais ce n’est pas ici ; c’est assez du grisou et des éboulements, des coups de mine. »

Lorsque nous fûmes arrivés sur le lieu de notre travail, l’oncle Gaspard me montra ce que je devais faire, et, lorsque notre benne fut pleine de charbon, il la poussa avec moi pour m’apprendre à la conduire jusqu’au puits et à me garer sur les voies de garage lorsque je rencontrerais d’autres rouleurs venant à ma rencontre.

Il avait eu raison de le dire, ce n’était pas là un métier bien difficile, et, en quelques heures, si je n’y devins pas habile, j’y devins au moins suffisant. Il me manquait l’adresse et l’habitude, sans lesquelles on ne réussit jamais dans aucun métier, et j’étais obligé de les remplacer, tant bien que mal, par plus d’efforts, ce qui donnait pour résultat moins de travail utile et plus de fatigue.

Heureusement j’étais aguerri contre la fatigue par la vie que j’avais menée depuis plusieurs années et surtout par mon voyage de trois mois ; je ne me plaignis donc pas, et l’oncle Gaspard déclara que j’étais un bon garçon qui ferait un jour un bon mineur.

Mais, si j’avais eu grande envie de descendre dans la mine, je n’avais aucune envie d’y rester ; j’avais eu la curiosité, je n’avais pas de vocation.

À côté du chantier de l’oncle Gaspard, j’avais pour voisin un rouleur qui, au lieu d’être un enfant comme moi et comme les autres rouleurs, était au contraire un bonhomme à barbe blanche ; quand je parle de barbe blanche, il faut entendre qu’elle l’était le dimanche, le jour du grand lavage, car, pendant la semaine, elle commençait par être grise le lundi pour devenir tout à fait noire le samedi. Enfin il avait plus de soixante ans. Autrefois, au temps de sa jeunesse, il avait été boiseur, c’est-à-dire charpentier, chargé de poser et d’entretenir les bois qui forment les galeries ; mais, dans un éboulement, il avait eu trois doigts écrasés, ce qui l’avait forcé de renoncer à son métier. La compagnie au service de laquelle il travaillait lui avait fait une petite pension, car cet accident lui était arrivé en sauvant trois de ses camarades. Pendant quelques années il avait vécu de cette pension. Puis, la compagnie ayant fait faillite, il s’était trouvé sans ressources, sans état, et il était alors entré à la Truyère comme rouleur. On le nommait le magister, autrement dit le maître d’école, parce qu’il savait beaucoup de choses que les piqueurs et même les maîtres mineurs ne savent pas, et parce qu’il en parlait volontiers, tout fier de sa science.

Pendant les heures des repas, nous fîmes connaissance, et bien vite il me prit en amitié ; j’étais questionneur enragé, il était causeur, nous devînmes inséparables. Dans la mine, où généralement on parle peu, on nous appela les bavards.

Les récits d’Alexis ne m’avaient pas appris tout ce que je voulais savoir, et les réponses de l’oncle Gaspard ne m’avaient pas non plus satisfait, car, lorsque je lui demandais : « Qu’est-ce que le charbon de terre ? », il me répondait toujours : « C’est du charbon qu’on trouve dans la terre. »

Cette réponse de l’oncle Gaspard sur le charbon de terre et celles du même genre qu’il m’avait faites n’étaient point suffisantes pour moi, Vitalis m’ayant appris à me contenter moins facilement. Quand je posai la même question au magister, il me répondit tout autrement.

« Le charbon de terre, me dit-il, n’est rien autre chose que du charbon de bois : au lieu de mettre dans nos cheminées des arbres de notre époque, que des hommes comme toi et moi ont transformés en charbon, nous y mettons des arbres poussés dans des forêts très anciennes et qui ont été transformés en charbon par les forces de la nature, je veux dire par des incendies, des volcans, des tremblements de terre naturels. »

Et comme je le regardais avec étonnement :

« Nous n’avons pas le temps de causer de cela aujourd’hui, dit-il, il faut pousser la benne, mais c’est demain dimanche, viens me voir ; je t’expliquerai ça à la maison ; j’ai là des morceaux de charbon et de roche que j’ai ramassés depuis trente ans et qui te feront comprendre par les yeux ce que tu entendras par les oreilles. Ils m’appellent en riant le magister ; mais le magister, tu le verras, est bon à quelque chose ; la vie de l’homme n’est pas tout entière dans ses mains, elle est aussi dans sa tête. Comme toi et à ton âge, j’étais curieux ; je vivais dans la mine, j’ai voulu connaître ce que je voyais tous les jours ; j’ai fait causer les ingénieurs quand ils voulaient bien me répondre, et j’ai lu. Après mon accident, j’avais du temps à moi, je l’ai employé à apprendre. Quand on a des yeux pour regarder et que sur ces yeux on pose des lunettes que vous donnent les livres, on finit par voir bien des choses. Maintenant je n’ai pas grand temps pour lire et je n’ai pas d’argent pour acheter des livres, mais j’ai encore des yeux et je les tiens ouverts. Viens demain ; je serais content de t’apprendre à regarder autour de toi. On ne sait pas ce qu’une parole qui tombe dans une oreille fertile peut faire germer. C’est pour avoir conduit dans les mines de Bessèges un grand savant nommé Brongniart et l’avoir entendu parler pendant ses recherches, que l’idée m’est venue d’apprendre et qu’aujourd’hui j’en sais un peu plus long que nos camarades. À demain. »

Le lendemain j’annonçai à l’oncle Gaspard que j’allais voir le magister.

Il vint au-devant de moi quand j’entrai, et d’une voix heureuse :

« Je t’ai commandé une biroulade, dit-il, parce que, si la jeunesse a des oreilles et des yeux, elle a aussi un gosier, de sorte que le meilleur moyen d’être de ses amis, c’est de satisfaire le tout en même temps. »

La biroulade est un festin de châtaignes rôties qu’on mouille de vin blanc, et qui est en grand honneur dans les Cévennes.

« Après la biroulade, continua le magister, nous causerons, et tout en causant je te montrerai ma collection. »

Il dit ce mot ma collection d’un ton qui justifiait le reproche que lui faisaient ses camarades, et jamais assurément conservateur d’un muséum n’y mit plus de fierté. Au reste, cette collection paraissait très riche, au moins autant que j’en pouvais juger, et elle occupait tout le logement, rangée sur des planches et des tables pour les petits échantillons, posée sur le sol pour les gros. Depuis vingt ans, il avait réuni tout ce qu’il avait trouvé de curieux dans ses travaux, et, comme les mines du bassin de la Cère et de la Divonne sont riches en végétaux fossiles, il avait là des exemplaires rares qui eussent fait le bonheur d’un géologue et d’un naturaliste.

Il avait au moins autant de hâte à parler que moi j’en avais à l’écouter : aussi la biroulade fut-elle promptement expédiée.

« Puisque tu as voulu savoir, me dit-il, ce que c’était que le charbon de terre, écoute, je vais te l’expliquer à peu près et en peu de mots, pour que tu sois en état de regarder ma collection, qui te l’expliquera mieux que moi, car, bien qu’on m’appelle le magister, je ne suis pas un savant, il s’en faut de tout. La terre que nous habitons n’a pas toujours été ce qu’elle est maintenant ; elle a passé par plusieurs états qui ont été modifiés par ce qu’on nomme les révolutions du globe. Il y a eu des époques où notre pays a été couvert de plantes qui ne croissent maintenant que dans les pays chauds : ainsi les fougères en arbres. Puis il est venu une révolution, et cette végétation a été remplacée par une autre tout à fait différente, laquelle à son tour a été remplacée par une nouvelle ; et ainsi de suite toujours pendant des milliers, des millions d’années peut-être. C’est cette accumulation de plantes et d’arbres, qui, en se décomposant et en se superposant, a produit les couches de houille. Ne sois pas incrédule, je vais te montrer tout à l’heure dans ma collection quelques morceaux de charbon, et surtout une grande quantité de morceaux de pierre pris aux bancs que nous nommons le mur ou le toit, et qui portent tous les empreintes de ces plantes, qui se sont conservées là comme les plantes se conservent entre les feuilles de papier d’un herbier. La houille est donc formée, ainsi que je te le disais, par une accumulation de plantes et d’arbres : ce n’est donc que du bois décomposé et comprimé. Comment s’est formée cette accumulation ? vas-tu me demander. Cela, c’est plus difficile à expliquer, et je crois même que les savants ne sont pas encore arrivés à l’expliquer très bien, puisqu’ils ne sont pas d’accord entre eux. Les uns croient que toutes ces plantes charriées par les eaux ont formé d’immenses radeaux sur les mers, qui sont venus s’échouer çà et là poussés par les courants. D’autres disent que les bancs de charbon sont dus à l’accumulation paisible de végétaux qui, se succédant les uns aux autres, ont été enfouis au lieu même où ils avaient poussé. Et là-dessus, les savants ont fait des calculs qui donnent le vertige à l’esprit : ils ont trouvé qu’un hectare de bois en forêt étant coupé et étant étendu sur la terre ne donnait qu’une couche de bois ayant à peine huit millimètres d’épaisseur ; transformée en houille, cette couche de bois ne donnerait que 2 millimètres. Or il y a, enfouies dans la terre, des couches de houille qui ont 20 et 30 mètres d’épaisseur. Combien a-t-il fallu de temps pour que ces couches se forment ? Tu comprends bien, n’est-ce pas, qu’une futaie ne pousse pas en un jour ; il lui faut environ une centaine d’années pour se développer. Pour former une couche de houille de 30 mètres d’épaisseur, il faut donc une succession de 5000 futaies poussant à la même place, c’est-à-dire 500 000 ans, c’est déjà un chiffre bien étonnant, n’est-ce pas ? cependant il n’est pas exact, car les arbres ne se succèdent pas avec cette régularité ; ils mettent plus de cent ans à pousser et à mourir, et, quand une espèce remplace une autre, il faut une série de transformations et de révolutions pour que cette couche de plantes décomposées soit en état d’en nourrir une nouvelle. Tu vois donc que 500 000 années ne sont rien et qu’il en faut sans doute beaucoup plus encore. Combien ? Je n’en sais rien, et ce n’est pas à un homme comme moi de le chercher. Tout ce que j’ai voulu, c’était te donner une idée de ce qu’est le charbon de terre, afin que tu sois en état de regarder ma collection. Maintenant allons la voir. »

La visite dura jusqu’à la nuit, car, à chaque morceau de pierre, à chaque empreinte de plante, le magister recommença ses explications, si bien qu’à la fin je commençai à comprendre à peu près ce qui, tout d’abord, m’avait si fort étonné.

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Chapitre 4
L’inondation

Le lendemain matin, nous nous retrouvâmes dans la mine.
« Eh bien, dit l’oncle Gaspard, as-tu été content du garçon, Magister ?

— Mais oui, il a des oreilles, et j’espère que bientôt il aura des yeux.

— En attendant, qu’il ait aujourd’hui des bras », dit l’oncle Gaspard.

Et il me remit un coin pour l’aider à détacher un morceau de houille qu’il avait entamé par-dessous, car les piqueurs se font aider par les rouleurs.

Comme je venais de rouler ma benne au puits Sainte-Alphonsine pour la troisième fois, j’entendis du côté du puits un bruit formidable, un grondement épouvantable tel que je n’avais jamais rien entendu, de pareil depuis que je travaillais dans la mine. Était-ce un éboulement, un effondrement général ? J’écoutai ; le tapage continuait en se répercutant de tous côtés. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Mon premier sentiment fut l’épouvante, et je pensai à me sauver en gagnant les échelles ; mais on s’était déjà moqué de moi si souvent pour mes frayeurs, que la honte me fit rester. C’était une explosion de mine, une benne qui tombait dans le puits ; peut-être tout simplement des remblais qui descendaient par les couloirs.

Tout à coup un peloton de rats me passa entre les jambes en courant comme un escadron de cavalerie qui se sauve ; puis il me sembla entendre un frôlement étrange contre le sol et les parois de la galerie avec un clapotement d’eau. L’endroit où je m’étais arrêté étant parfaitement sec, ce bruit était inexplicable.

Je pris ma lampe pour regarder, et la baissai sur le sol.

C’était bien l’eau ; elle venait du côté du puits, remontant la galerie. Ce bruit formidable, ce grondement, étaient donc produits par une chute d’eau qui se précipitait dans la mine.

Abandonnant ma benne sur les rails, je courus au chantier.

Je n’avais pas fait dix pas que j’aperçus le magister qui descendait aussi dans la galerie pour se rendre compte du bruit qui l’avait frappé.

« L’eau dans la mine ! cria l’oncle Gaspard.

— La Divonne a fait un trou, dis-je.

— Es-tu bête !

— Sauve-toi ! » cria le magister.

Le niveau de l’eau s’était rapidement élevé dans la galerie ; elle montait maintenant jusqu’à nos genoux, ce qui ralentissait notre course.

Le magister se mit à courir avec nous, et tous trois nous criions en passant devant les chantiers :

« Sauvez-vous ! l’eau est dans la mine ! »

Le niveau de l’eau s’élevait avec une rapidité furieuse ; heureusement nous n’étions pas très éloignés des échelles, sans quoi nous n’aurions jamais pu les atteindre.

Jamais les quarante mètres qui séparent le deuxième niveau du premier ne furent franchis avec pareille rapidité. Mais avant d’arriver au dernier échelon un flot d’eau nous tomba sur la tête et noya nos lampes. C’était une cascade.

« Nous sommes perdus, dit le magister d’une voix presque calme ; fais ta prière, Rémi. »

Mais au même instant, dans la galerie, parurent sept ou huit lampes qui accouraient vers nous ; l’eau nous arrivait déjà aux genoux ; sans nous baisser nous la touchions de la main. Ce n’était pas une eau tranquille, mais un torrent, un tourbillon qui entraînait tout sur son passage et faisait tournoyer des pièces de bois comme des plumes.

Le même mot qui avait échappé au magister aux hommes qui accouraient vers nous échappa aussi :

« Nous sommes perdus ! »

Ils étaient arrivés jusqu’à nous.

« Il faut nous jeter dans une remontée, dit le magister.

— Et après ?

— La remontée ne conduit nulle part. »

Se jeter dans la remontée, c’était prendre en effet un cul-de-sac mais nous n’étions pas en position d’attendre et de choisir : il fallait ou prendre la remontée et avoir ainsi quelques minutes devant soi, c’est-à-dire l’espérance de se sauver, ou continuer la galerie avec la certitude d’être engloutis, submergés avant quelques secondes.

Le magister à notre tête, nous nous engageâmes donc dans la remontée. Deux de nos camarades voulurent pousser dans la galerie, et ceux-là, nous ne les revîmes jamais.

Alors, reprenant conscience de la vie, nous entendîmes un bruit qui assourdissait nos oreilles depuis que nous avions commencé à fuir et que cependant nous n’avions pas encore entendu : des éboulements, des tourbillonnements et des chutes d’eau, des éclats des boisages, des explosions d’air comprimé ; c’était dans toute la mine un vacarme épouvantable qui nous anéantit.

Depuis que nous étions dans la remontée, le magister n’avait pas parlé, car son âme était au-dessus des plaintes inutiles.

« Les enfants, dit-il, il ne faut pas vous fatiguer ; si nous restons ainsi cramponnés des pieds et des mains, nous ne tarderons pas à nous épuiser ; il faut nous creuser des points d’appui dans le schiste. »

Le conseil était juste, mais difficile à exécuter, car personne n’avait emporté un pic ; tous nous avions nos lampes, aucun de nous n’avait un outil.

« Avec les crochets de nos lampes », continua le magister.

Et chacun se mit à entamer le sol avec le crochet de sa lampe ; la besogne était malaisée, la remontée étant très inclinée et glissante. Mais, quand on sait que, si l’on glisse, on trouvera la mort au bas de la glissade, cela donne des forces et de l’adresse. En moins de quelques minutes nous eûmes tous creusé un trou de manière à y poser notre pied.

Cela fait, on respira un peu, et l’on se reconnut. Nous étions sept : le magister, moi près de lui, l’oncle Gaspard, trois piqueurs nommés Pagès, Compayrou et Bergounhoux, et un rouleur, Carrory ; les autres ouvriers avaient disparu dans la galerie.

Les bruits dans la mine continuaient avec la même violence. Il n’y a pas de mots pour rendre l’intensité de cet horrible tapage ; les détonations du canon se mêlant au tonnerre et à des éboulements n’en eussent pas produit un plus formidable.

Effarés, affolés d’épouvante, nous nous regardions, cherchant dans les yeux de notre voisin des explications que notre esprit ne nous donnait pas.

Pour dominer le vacarme, nous parlions à pleine voix, et cependant notre voix était sourde.

« Parle un peu, me dit le magister.

— Que voulez-vous que je dise ?

— Ce que tu voudras, parle seulement, dis les premiers mots venus. »

Je prononçai quelques paroles.

« Bon, plus doucement maintenant. C’est cela. Bien.

— Perds-tu la tête, eh ! magister ? dit Pagès.

— Deviens-tu fou de peur ?

— Crois-tu que tu es mort ?

— Je crois que l’eau ne nous gagnera pas ici et que, si nous mourons, au moins nous ne serons pas noyés.

— Ça veut dire, magister ?

— Regarde ta lampe.

— Eh bien, elle brûle.

— Comme d’habitude ?

— Non ; la flamme est plus vive, mais courte.

— Est-ce qu’il y a du grisou ?

— Non, dit le magister, cela non plus n’est pas à craindre ; pas plus de danger par le grisou que par l’eau qui maintenant ne montera pas d’un pied.

— Ne fais donc pas le sorcier.

— Je ne fais pas le sorcier. Nous sommes dans une cloche d’air, et c’est l’air comprimé qui empêche l’eau de monter ; la remontée fermée à son extrémité fait pour nous ce que fait la cloche à plongeur. L’air refoulé par les eaux s’est amoncelé dans cette galerie et maintenant il résiste à l’eau et la refoule.

— Nous sommes donc sauvés ! dit Carrory.

— Sauvés ? je n’ai pas dit ça. Nous ne serons pas noyés, voilà ce que je vous promets. Ce qui nous sauve, c’est que, la remontée étant fermée, l’air ne peut pas s’échapper. Mais c’est précisément ce qui nous sauve qui nous perd en même temps. L’air ne peut pas sortir, il est emprisonné ; mais nous aussi nous sommes emprisonnés, nous ne pouvons pas sortir.

— Quand l’eau va baisser…

— Va-t-elle baisser ? je n’en sais rien ; pour savoir ça, il faudrait savoir comment elle est venue, et qui est-ce qui peut le dire ?

— Puisque tu dis que c’est une inondation ?

— Il n’y a qu’à attendre, dit le magister.

— Mais nous allons mourir de faim.

— La faim, on peut lui résister ; j’ai lu que des ouvriers, surpris comme nous par les eaux, dans une mine, étaient restés vingt-quatre jours sans manger. Il y a bien des années de cela, c’était du temps des guerres de religion ; mais ce serait hier, ce serait la même chose. Non, ce n’est pas la faim qui me fait peur.

— Qu’est-ce qui te tourmente, puisque tu dis que les eaux ne peuvent pas monter ?

— Combien de temps pouvons-nous vivre dans cet air ? Je n’en sais rien. Si j’étais un savant au lieu d’être un ignorant, je vous le dirais, tandis que je ne le sais pas. Nous sommes à une quarantaine de mètres sous terre, et, probablement, nous avons trente-cinq ou quarante mètres d’eau au-dessous de nous : cela veut dire que l’air subit une pression de quatre ou cinq atmosphères. Comment vit-on dans cet air comprimé ? voilà ce qu’il faudrait savoir et ce que nous allons apprendre à nos dépens, peut-être. »

Le magister ne perdait pas la conscience de notre situation désespérée, et, quoiqu’il la vit nettement dans toute son horreur, il ne pensait qu’aux moyens à prendre pour organiser notre défense.

« Maintenant, dit-il, il s’agit de nous arranger pour rester ici sans danger de rouler à l’eau. M’est avis que le mieux est de nous creuser des paliers comme dans un escalier ; nous sommes sept, sur deux paliers nous pourrons tenir tous ; quatre se placeront sur le premier, trois sur le second.

— Avec quoi creuser ?

— Nous n’avons pas de pics.

— Avec nos crochets de lampes dans le poussier, avec nos couteaux dans les parties dures.

— Jamais nous ne pourrons.

— Ne dis donc pas cela, Pagès ; dans notre situation on peut tout pour sauver sa vie ; si le sommeil prenait l’un de nous comme nous sommes en ce moment, celui-là serait perdu. »

Par son sang-froid et sa décision, le magister avait pris sur nous une autorité qui, d’instant en instant, devenait plus puissante ; c’est là ce qu’il y a de grand et de beau dans le courage, il s’impose. D’instinct, nous sentions que sa force morale luttait contre la catastrophe qui avait anéanti la nôtre, et nous attendions notre secours de cette force.

Il était évident que le creusement de ces deux paliers était la première chose à faire ; il fallait nous établir, sinon commodément, du moins de manière à ne pas rouler dans le gouffre qui était à nos pieds. Quatre lampes étaient allumées, elles donnaient assez de clarté pour nous guider.

Alors on se mit au travail. Tous, nous avions des couteaux dans nos poches, de bons couteaux, le manche solide, la lame résistante.

« Trois entameront la remontée, dit le magister, les trois plus forts ; et les plus faibles : Rémi, Carrory, Pagès et moi, nous rangerons les déblais. »

Le travail que nous avions à faire eût été des plus simples si nous avions eu des outils, mais avec des couteaux il était difficile et ne pouvait être que long. Il fallait en effet établir deux paliers en les creusant dans le schiste, et, afin de n’être pas exposés à dévaler sur la pente de la remontée, il fallait que ces paliers fussent assez larges pour donner de la place à quatre d’entre nous sur l’un et à trois sur l’autre. Ce fut pour obtenir ce résultat que ces travaux furent entrepris.

Deux hommes creusaient le sol dans chaque chantier, et le troisième faisait descendre les morceaux de schiste. Le magister, une lampe à la main, allait de l’un à l’autre chantier.

En creusant, on trouva dans la poussière quelques morceaux de boisage qui avaient été ensevelis là et qui furent très utiles pour retenir nos déblais et les empêcher de rouler jusqu’en bas.

Après trois heures de travail sans repos, nous avions creusé une planche sur laquelle nous pouvions nous asseoir.

« Assez pour le moment, commanda le magister, plus tard nous élargirons la planche de manière à pouvoir nous coucher ; il ne faut pas user inutilement nos forces, nous en aurons besoin. »

On s’installa, le magister, l’oncle Gaspard, Carrory et moi, sur le palier inférieur, les trois piqueurs sur le plus élevé.

« Il faut ménager nos lampes, dit le magister, qu’on les éteigne donc et qu’on n’en laisse brûler qu’une. »

Les ordres étaient exécutés au moment même où ils étaient transmis.

On allait donc éteindre les lampes inutiles, lorsque le magister fit un signe pour qu’on s’arrêtât.

« Une minute, dit-il, un courant d’air peut éteindre notre lampe ; ce n’est guère probable, cependant il faut compter sur l’impossible : qui est-ce qui a des allumettes pour la rallumer ? »

Bien qu’il soit sévèrement défendu d’allumer du feu dans la mine, presque tous les ouvriers ont des allumettes dans leurs poches ; aussi, comme il n’y avait pas là d’ingénieur pour constater l’infraction au règlement, à la demande : « Qui a des allumettes ? » quatre voix répondirent : « Moi ! »

« Moi aussi j’en ai, continua le magister, mais elles sont mouillées. »

C’était le cas des autres, car chacun avait des allumettes dans son pantalon et nous avions trempé dans l’eau jusqu’à la poitrine ou jusqu’aux épaules.

Carrory, qui avait la compréhension lente et la parole plus lente encore, répondit enfin :

« Moi aussi j’ai des allumettes.

— Mouillées ?

— Je ne sais pas, elles sont dans mon bonnet.

— Alors, passe ton bonnet. »

Au lieu de passer son bonnet, comme on le lui demandait, un bonnet de loutre qui était gros comme un turban de turc de foire, Carrory nous passa une boîte d’allumettes ; grâce à la position qu’elles avaient occupée pendant notre immersion, elles avaient échappé à la noyade.

« Maintenant, soufflez les lampes », commanda le magister.

Une seule lampe resta allumée, qui éclaira à peine notre cage.

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Chapitre 5
Dans la remontée

Le silence s’était fait dans la mine ; aucun bruit ne parvenait plus jusqu’à nous ; à nos pieds l’eau était immobile, sans une ride ou un murmure. La mine était pleine, comme l’avait dit le magister, et l’eau, après avoir envahi toutes les galeries depuis le plancher jusqu’au toit, nous murait dans notre prison plus solidement, plus hermétiquement qu’un mur de pierre. Ce silence lourd, impénétrable, ce silence de mort était plus effrayant, plus stupéfiant que ne l’avait été l’effroyable vacarme que nous avions entendu au moment de l’irruption des eaux ; nous étions au tombeau, enterrés vifs, et trente ou quarante mètres de terre pesaient sur nos coeurs.

Le travail occupe et distrait ; le repos nous donna la sensation de notre situation, et chez tous, même chez le magister, il y eut un moment d’anéantissement.

J’avais peur de l’eau, peur de l’ombre, peur de la mort ; le silence m’anéantissait ; les parois incertaines de la remontée m’écrasaient comme si de tout leur poids elles m’eussent pesé sur le corps. Je ne reverrais donc plus Lise, ni Étiennette, ni Alexis, ni Benjamin ? qui les rattacherait les uns aux autres après moi ? Je ne verrais donc plus Arthur, ni Mme Milligan, ni Mattia, ni Capi ? Pourrait-on jamais faire comprendre à Lise que j’étais mort pour elle ? Et mère Barberin, pauvre mère Barberin ! Mes pensées s’enchaînaient ainsi toutes plus lugubres les unes que les autres ; et, quand je regardais mes camarades pour me distraire et que je les voyais tout aussi accablés, tout aussi anéantis que moi, je revenais à mes réflexions, plus triste et plus sombre encore. Eux cependant ils étaient habitués à la vie de la mine, et par là ils ne souffraient pas du manque d’air, de soleil, de liberté ; la terre ne pesait pas sur eux.

Tout à coup, au milieu du silence, la voix de l’oncle Gaspard s’éleva :

« M’est avis, dit-il, qu’on ne travaille pas encore à notre sauvetage.

— Pourquoi penses-tu ça ?

— Nous n’entendons rien.

— Toute la ville est détruite, c’était un tremblement de terre.

— Ou bien dans la ville on croit que nous sommes tous perdus et qu’il n’y a rien à faire pour nous.

— Alors nous sommes donc abandonnés ?

— Pourquoi pensez-vous cela de vos camarades ? interrompit le magister, ce n’est pas juste de les accuser. Vous savez bien que, quand il y a des accidents, les mineurs ne s’abandonnent pas les uns les autres, et que vingt hommes, cent hommes, se feraient plutôt tuer que de laisser un camarade sans secours. Vous savez cela, hein ? »

Il dit cela d’un ton énergique qui devait convaincre les plus incrédules et les plus effrayés.

Cependant Bergounhoux répliqua :

« Et si l’on nous croit tous morts ?

— On travaille tout de même, mais, si tu as peur de cela, prouvons-leur que nous sommes vivants ; frappons contre la paroi aussi fort que nous pourrons. Vous savez comme le son se transmet à travers la terre ; si l’on nous entend, on saura qu’il faut se hâter, et notre bruit servira à diriger les recherches. »

Sans attendre davantage, Bergounhoux, qui était chaussé de grosses bottes, se mit à frapper avec force comme pour le rappel des mineurs, et ce bruit, l’idée surtout qu’il éveillait en nous, nous tira de notre engourdissement. Allait-on nous entendre ? Allait-on nous répondre ?

« Voyons, magister, dit l’oncle Gaspard, si l’on nous entend, qu’est-ce qu’on va faire pour venir à notre secours ?

— Il n’y a que deux moyens, et je suis sûr que les ingénieurs vont les employer tous deux : percer des descentes pour venir à la rencontre de notre remontée, et épuiser l’eau.

— Oh ! percer des descentes !

— Ah ! épuiser l’eau ! »

Ces deux interruptions ne déroutèrent pas le magister.

« Nous sommes à quarante mètres de profondeur, n’est-ce pas ? en perçant six ou huit mètres par jour, c’est sept ou huit jours pour arriver jusqu’à nous.

— On ne peut pas percer six mètres par jour.

— En travail ordinaire, non, mais pour sauver des camarades on peut bien des choses.

— Jamais nous ne pourrions vivre huit jours ; pensez donc, magister, huit jours ! »

Huit jours ! le magister nous avait parlé d’ouvriers qui étaient restés engloutis vingt-quatre jours. Mais c’était un récit, et nous, c’était la réalité. Lorsque cette idée se fut emparée de mon esprit, je n’entendis plus un seul mot de la conversation. Huit jours !

Je ne sais depuis combien de temps j’étais accablé sous cette idée, lorsque la discussion s’arrêta.

« Écoutez donc, dit Carrory, qui, précisément par cela qu’il était assez près de la brute, avait les facultés de l’animal plus développées que nous tous.

— Quoi donc ?

— On entend quelque chose dans l’eau.

— Tu auras fait rouler une pierre.

— Non, c’est un bruit sourd. »

Nous écoutâmes.

J’avais l’oreille fine, mais pour les bruits de la vie et de la terre ; je n’entendis rien. Mes camarades, qui, eux, avaient l’habitude des bruits de la mine, furent plus heureux que moi.

« Oui, dit le magister, il se passe quelque chose dans l’eau.

— Quoi, magister ?

— Je ne sais pas.

— L’eau qui tombe.

— Non, le bruit n’est pas continuel, il est par secousses et régulier.

— Par secousses et régulier, nous sommes sauvés, enfants ! c’est le bruit des bennes d’épuisement dans les puits.

— Les bennes d’épuisement… »

Tous en même temps, d’une même voix, nous répétâmes ces deux mots et, comme si nous avions été touchés par une commotion électrique, nous nous levâmes.

Nous n’étions plus à quarante mètres sous terre, l’air n’était plus comprimé, les parois de la remontée ne nous pressaient plus, nos bourdonnements d’oreilles avaient cessé, nous respirions librement, nos coeurs battaient dans nos poitrines !

Avant de revoir la chaude lumière du soleil, avant d’entendre le bruit du vent dans les feuilles, nous devions rester là pendant de longues et cruelles journées, souffrant toutes les souffrances, nous demandant avec angoisse si jamais nous verrions cette lumière et si jamais il nous serait donné d’entendre cette douce musique.

Mais, pour vous raconter cette effroyable catastrophe des mines de la Truyère, telle qu’elle a eu lieu, je dois vous dire maintenant comment elle s’était produite, et quels moyens les ingénieurs employaient pour nous sauver.

Lorsque nous étions descendus dans la mine, le lundi matin, le ciel était couvert de nuages sombres et tout annonçait un orage. Vers sept heures cet orage avait éclaté, accompagné d’un véritable déluge. Les nuages qui traînaient bas s’étaient engagés dans la vallée tortueuse de la Divonne et, pris dans ce cirque de collines, ils n’avaient pas pu s’élever au-dessus ; tout ce qu’ils renfermaient de pluie, ils l’avaient versé sur la vallée ; ce n’était pas une averse, c’était une cataracte, un déluge. En quelques minutes les eaux de la Divonne et des affluents avaient gonflé, ce qui se comprend facilement, car, sur un sol de pierre, l’eau n’est pas absorbée, mais, suivant la pente du terrain, elle roule jusqu’à la rivière. Subitement les eaux de la Divonne coulèrent à pleins bords dans son lit escarpé, et celles des torrents de Saint-Andéol et de la Truyère débordèrent. Refoulées par la crue de la Divonne, les eaux du ravin de la Truyère ne trouvèrent pas à s’écouler, et alors elles s’épanchèrent sur le terrain qui recouvre les mines. Ce débordement s’était fait d’une façon presque instantanée ; mais les ouvriers du dehors occupés au lavage du minerai, forcés par l’orage de se mettre à l’abri, n’avaient couru aucun danger. Ce n’était pas la première fois qu’une inondation arrivait à la Truyère, et, comme les ouvertures des trois puits étaient à des hauteurs où les eaux ne pouvaient pas monter, on n’avait d’autre inquiétude que de préserver les amas de bois qui se trouvaient préparés pour servir au boisage des galeries.

C’était à ce soin que s’occupait l’ingénieur de la mine, lorsque tout à coup il vit les eaux tourbillonner et se précipiter dans un gouffre qu’elles venaient de se creuser. Ce gouffre se trouvait sur l’affleurement d’une couche de charbon.

Il n’a pas besoin de longues réflexions pour comprendre ce qui vient de se passer : les eaux se sont précipitées dans la mine, et le plan de la couche leur sert de lit ; elles baissent au-dehors ; la mine va être inondée, elle va se remplir ; les ouvriers vont être noyés.

Il court au puits Saint-Julien et donne des ordres pour qu’on le descende. Mais, prêt à mettre le pied dans la benne, il s’arrête. On entend dans l’intérieur de la mine un tapage épouvantable : c’est le torrent des eaux.

« Ne descendez pas », disent les hommes qui l’entourent en voulant le retenir.

Mais il se dégage de leur étreinte et, prenant sa montre dans son gilet :

« Tiens, dit-il en la remettant à l’un de ces hommes, tu donneras ma montre à ma fille, si je ne reviens pas. »

Puis, s’adressant à ceux qui dirigent la manoeuvre des bennes :

« Descendez », dit-il.

La benne descend ; alors, levant la tête vers celui auquel il a remis sa montre :

« Tu lui diras que son père l’embrasse. »

La benne est descendue. L’ingénieur appelle. Cinq mineurs arrivent. Il les fait monter dans la benne. Pendant qu’ils sont enlevés, il pousse de nouveaux cris, mais inutilement ; ses cris sont couverts par le bruit des eaux et des effondrements.

Cependant les eaux arrivent dans la galerie, et à ce moment l’ingénieur aperçoit des lampes. Il court vers elles ayant de l’eau jusqu’aux genoux et ramène trois hommes encore. La benne est redescendue, il les fait placer dedans et veut retourner au-devant des lumières qu’il aperçoit. Mais les hommes qu’il a sauvés l’enlèvent de force et le tirent avec eux dans la benne en faisant le signal de remonter. Il est temps, les eaux ont tout envahi.

Ce moyen de sauvetage est impossible. Il faut recourir à un autre. Mais lequel ? Autour de lui il n’a presque personne. Cent cinquante ouvriers sont descendus, puisque cent cinquante lampes ont été distribuées le matin ; trente lampes seulement ont été rapportées à la lampisterie, c’est cent vingt hommes qui sont restés dans la mine. Sont-ils morts ? sont-ils vivants ? ont-ils pu trouver un refuge ? Ces questions se posent avec une horrible angoisse dans son esprit épouvanté.

Au moment où l’ingénieur constate que cent vingt hommes sont enfermés dans la mine, des explosions ont lieu au-dehors à différents endroits ; des terres, des pierres sont lancées à une grande hauteur ; les maisons tremblent comme si elles étaient secouées par un tremblement de terre. Ce phénomène s’explique pour l’ingénieur : les gaz et l’air, refoulés par les eaux, se sont comprimés dans les remontées sans issues, et là où la charge de terre est trop faible, au-dessus des affleurements, ils font éclater l’écorce de la terre comme les parois d’une chaudière. La mine est pleine ; la catastrophe est consommée.

Et le travail de sauvetage commence.

Trouvera-t-on un seul survivant parmi ces cent vingt hommes ? Le doute est puissant, l’espérance est faible. Mais peu importe. En avant !

Des bennes d’épuisement sont installées dans les trois puits, et elles ne s’arrêteront plus ni jour ni nuit, jusqu’au moment où la dernière goutte d’eau sera versée dans la Divonne.

En même temps on commence à creuser des galeries. Où va-t-on ? on ne sait trop ; un peu au hasard, mais on va. Il y eut divergence dans le conseil des ingénieurs sur l’utilité de ces galeries qu’on doit diriger à l’aventure, dans l’incertitude où l’on est sur la position des ouvriers encore vivants ; mais l’ingénieur de la mine espère que des hommes auront pu se réfugier dans les vieux travaux, où l’inondation n’aura pas pu les atteindre, et il veut qu’un percement direct, à partir du jour, soit conduit vers ces vieux travaux, ne dût-on sauver personne.

Ce percement est mené sur une largeur aussi étroite que possible, afin de perdre moins de temps, et un seul piqueur est à l’avancement ; le charbon qu’il abat est enlevé au fur et à mesure, dans des corbeilles qu’on se passe en faisant la chaîne ; aussitôt que le piqueur est fatigué, il est remplacé par un autre. Ainsi, sans repos et sans relâche, le jour comme la nuit, se poursuivent simultanément ces doubles travaux : l’épuisement et le percement.

Si le temps est long pour ceux qui du dehors travaillent à notre délivrance, combien plus long encore l’est-il pour nous, impuissants et prisonniers, qui n’avons qu’à attendre sans savoir si l’on arrivera à nous assez tôt pour nous sauver !

Le bruit des bennes d’épuisement ne nous maintint pas longtemps dans la fièvre de joie qu’il nous avait tout d’abord donnée. La réaction se fit avec la réflexion. Nous n’étions pas abandonnés, on s’occupait de notre sauvetage, c’était là l’espérance ; l’épuisement se ferait-il assez vite ? c’était là l’angoisse.

Aux tourments de l’esprit se joignaient d’ailleurs maintenant les tourments du corps. La position dans laquelle nous étions obligés de nous tenir sur notre palier était des plus fatigantes ; nous ne pouvions plus faire de mouvements pour nous dégourdir, et nos douleurs de tête étaient devenues vives et gênantes.

« S’il nous est défendu de manger, il nous est permis de boire, dit Compayrou.

— Pour ça, tant que tu voudras, nous avons l’eau à discrétion.

— Épuise la galerie. »

Pagès voulut descendre, mais le magister ne le permit pas.

« Tu ferais ébouler un déblai ; Rémi est plus léger et plus adroit, il descendra et nous passera l’eau.

— Dans quoi ?

— Dans ma botte. »

On me donna une botte et je me préparai à me laisser glisser jusqu’à l’eau.

« Attends un peu, dit le magister, que je te donne la main.

— N’ayez pas peur, quand je tomberais, cela ne ferait rien. Je sais nager.

— Je veux te donner la main. »

Au moment où le magister se penchait, il partit en avant, et soit qu’il eût mal calculé son mouvement, soit que son corps fût engourdi par l’inaction, soit enfin que le charbon eût manqué sous son poids, il glissa sur la pente de la remontée et s’engouffra dans l’eau sombre la tête la première. La lampe qu’il tenait pour m’éclairer roula après lui et disparut aussi. Instantanément nous fûmes plongés dans la nuit noire, et un cri s’échappa de toutes nos poitrines en même temps. Par bonheur j’étais déjà en position de descendre, je me laissai aller sur le dos et j’arrivai dans l’eau une seconde à peine après le magister.

Dans mes voyages avec Vitalis j’avais appris assez à nager et à plonger pour me trouver aussi bien à mon aise dans l’eau que sur la terre ferme ; mais comment se diriger dans ce trou sombre ?

Je n’avais pas pensé à cela quand je m’étais laissé glisser, je n’avais pensé qu’au magister qui allait se noyer, et avec l’instinct du terre-neuve je m’étais jeté à l’eau.

Où chercher ? De quel côté étendre le bras ? Comment plonger ? C’était ce que je me demandais quand je me sentis saisir à l’épaule par une main crispée et je fus entraîné sous l’eau. Un bon coup de pied me fit remonter à la surface : la main ne m’avait pas lâché.

« Tenez-moi bien, magister, et appuyez en levant la tête, vous êtes sauvé. »

Sauvés ! nous ne l’étions ni l’un ni l’autre, car je ne savais de quel côté nager. Une idée me vint.

« Parlez donc, vous autres ! m’écriai-je.

— Où es-tu, Rémi ? »

C’était la voix de l’oncle Gaspard ; elle m’indiqua ma direction. Il fallait se diriger sur la gauche.

« Allumez une lampe. »

Presque aussitôt une flamme parut ; je n’avais que le bras à allonger pour toucher le bord, je me cramponnai d’une main à un morceau de charbon, et j’attirai le magister.

Pour lui il était grand temps, car il avait bu et la suffocation commençait déjà. Je lui maintins la tête hors de l’eau, et il revint bien vite à lui.

L’oncle Gaspard et Carrory, penchés en avant, tendaient vers nous leurs bras, tandis que Pagès, descendu de son palier sur le nôtre, nous éclairait. Le magister, pris d’une main par l’oncle Gaspard, de l’autre par Carrory, fut hissé jusqu’au palier, pendant que je le poussais par-derrière. Puis, quand il fut arrivé, je remontai à mon tour. Déjà il avait retrouvé sa pleine connaissance.

« Viens ici, me dit-il, que je t’embrasse ; tu m’as sauvé la vie.

— Vous avez déjà sauvé la nôtre. »

Après cet incident désagréable qui nous avait un moment secoués, l’anéantissement nous reprit bientôt, et avec lui les idées de mort. Sans doute ces idées pesaient plus lourdement sur mes camarades que sur moi, car, tandis qu’ils restaient éveillés, dans un anéantissement stupide, je finis par m’endormir.

Mais la place n’était pas favorable, et j’étais exposé à rouler dans l’eau. Alors le magister, voyant le danger que je courais, me prit la tête sous son bras. Il ne me tenait pas serré bien fort, mais assez pour m’empêcher de tomber, et j’étais là comme un enfant sur les genoux de sa mère. C’était non seulement un homme à la tête solide, mais encore un bon coeur. Quand je m’éveillais à moitié, il changeait seulement de position son bras engourdi, puis aussitôt il reprenait son immobilité, et à mi-voix il me disait :

« Dors, garçon, n’aie pas peur, je te tiens ; dors, petit. »

Et je me rendormais sans avoir peur, car je sentais bien qu’il ne me lâcherait pas.

Le temps s’écoulait, et toujours régulièrement nous entendions les bennes plonger dans l’eau.

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Chapitre 6
Sauvetage

Notre position était devenue insupportable sur notre palier trop étroit ; il fut décidé qu’on élargirait ce palier, et chacun se mit à la besogne. À coups de couteau on recommença à fouiller dans le charbon et à faire descendre les déblais.

Comme nous avions maintenant un point d’appui solide sous les pieds, ce travail fut plus facile, et l’on arriva à entamer la veine pour agrandir notre prison.

Ce fut un grand soulagement quand nous pûmes nous étendre de tout notre long sans rester assis, les jambes ballantes.

On en vint à ne plus parler pour ainsi dire, et autant nous avions été loquaces au commencement de notre captivité, autant nous fûmes silencieux quand elle se prolongea.

Les deux seuls sujets de nos conversations roulaient éternellement sur les deux mêmes questions : quels moyens on employait pour venir à nous, et depuis combien de temps nous étions emprisonnés.

Mais ces conversations n’avaient plus l’ardeur des premiers moments ; si l’un de nous disait un mot, souvent ce mot n’était pas relevé, ou, lorsqu’il l’était, c’était simplement en quelques paroles brèves ; on pouvait varier du jour à la nuit, du blanc au noir, sans pour cela susciter la colère ou la simple contradiction.

« C’est bon, on verra. »

Étions-nous ensevelis depuis deux jours ou depuis six ? On verrait quand le moment de la délivrance serait venu. Mais ce moment viendrait-il ? Pour moi, je commençais à en douter fortement,

Au reste, je n’étais pas le seul, et parfois il échappait à mes camarades des observations qui prouvaient que le doute les envahissait aussi.

« Ce qui me console, si je reste ici, dit Bergounhoux, c’est que la compagnie fera une rente à ma femme et à mes enfants ; au moins ils ne seront pas à la charité. »

Assurément, le magister s’était dit qu’il entrait dans ses fonctions de chef non seulement de nous défendre contre les accidents de la catastrophe, mais encore de nous protéger contre nous-mêmes. Aussi, quand l’un de nous paraissait s’abandonner, intervenait-il aussitôt par une parole réconfortante.

« Tu ne resteras pas plus que nous ici ; les bennes fonctionnent, l’eau baisse.

— Où baisse-t-elle ?

— Dans les puits.

— Et dans la galerie ?

— Ça viendra ; il faut attendre.

— Dites donc, Bergounhoux, interrompit Carrory avec l’à-propos et la promptitude qui caractérisaient toutes ses observations, si la compagnie fait faillite comme celle du magister, c’est votre femme qui sera volée !

— Veux-tu te taire, imbécile ! la compagnie est riche.

— Elle était riche quand elle avait la mine, mais maintenant que la mine est sous l’eau ! »

À l’exception du magister qui cachait ses sentiments, et de Carrory qui ne sentait pas grand-chose, nous ne parlions plus de délivrance, et c’étaient toujours les mots de mort et d’abandon qui du coeur nous montaient aux lèvres.

« Tu as beau dire, magister, les bennes ne tireront jamais assez d’eau.

— Je vous ai pourtant déjà fait le calcul plus de vingt fois ; un peu de patience. »

Si tout ne marcha pas bien et vite comme l’espérait Pagès, ce ne fut pas la faute des ingénieurs et des ouvriers qui travaillaient à notre sauvetage.

La descente qu’on avait commencé à creuser avait été continuée sans une minute de repos. Mais le travail était difficile.

Le charbon à travers lequel on se frayait un passage était ce que les mineurs appellent nerveux, c’est-à-dire très dur, et, comme un seul piqueur pouvait travailler à cause de l’étroitesse de la galerie, on était obligé de relayer souvent ceux qui prenaient ce poste, tant ils mettaient d’ardeur à la besogne les uns et les autres.

En même temps l’aérage de cette galerie se faisait mal ; on avait, à mesure qu’on avançait, placé des tuyaux en fer-blanc dont les joints étaient lutés avec de la terre glaise ; mais, bien qu’un puissant ventilateur à bras envoyât de l’air dans ces tuyaux, les lampes ne brûlaient que devant l’orifice du tuyau.

Tout cela retardait le percement, et, le septième jour depuis notre engloutissement, on n’était encore arrivé qu’à une profondeur de vingt mètres. Dans les conditions ordinaires, cette percée eût demandé plus d’un mois ; mais, avec les moyens dont on disposait et l’ardeur déployée, cela devait aller plus vite.

Il fallait d’ailleurs tout le noble entêtement de l’ingénieur pour continuer ce travail, car, de l’avis unanime, il était malheureusement inutile. Tous les mineurs engloutis avaient péri. Il n’y avait désormais qu’à continuer l’épuisement au moyen des bennes, et, un jour ou l’autre, on retrouverait tous les cadavres. Alors de quelle importance était-il d’arriver quelques heures plus tôt ou quelques heures plus tard ?

C’était là l’opinion des gens compétents aussi bien que du public ; les parents eux-mêmes, les femmes, les mères, avaient pris le deuil. Personne ne sortirait plus vivant de la Truyère.

Sans ralentir les travaux d’épuisement qui marchaient sans autres interruptions que celles qui résultaient des avaries dans les appareils, l’ingénieur, en dépit des critiques universelles et des observations de ses confrères ou de ses amis, faisait continuer la descente.

Il y avait en lui l’obstination, la foi généreuse qui fit trouver un nouveau monde à Colomb.

« Encore un jour, mes amis, disait-il aux ouvriers, et, si demain nous n’avons rien de nouveau, nous renoncerons ; je vous demande pour vos camarades ce que je demanderais pour vous, si vous étiez à leur place. »

La confiance qui l’animait passait dans le coeur de ses ouvriers, qui arrivaient ébranlés par les bruits de la ville et qui partaient partageant ses convictions.

Et avec un ensemble, une activité admirables, la descente se creusait.

D’un autre côté, il faisait boiser le passage de la lampisterie qui s’était éboulé dans plusieurs endroits, et ainsi, par tous les moyens possibles, il s’efforçait d’arracher à la mine son terrible secret et ses victimes, si elle en renfermait encore de vivantes.

Le septième jour, dans un changement de poste, le piqueur qui arrivait pour entamer le charbon crut entendre un léger bruit, comme des coups frappés faiblement ; au lieu d’abaisser son pic il le tint levé et colla son oreille au charbon. Puis, croyant se tromper, il appela un de ses camarades pour écouter avec lui. Tous deux restèrent silencieux, et, après un moment, un son faible, répété à intervalles réguliers, parvint jusqu’à eux.

Aussitôt la nouvelle courut de bouche en bouche, rencontrant plus d’incrédulité que de foi, et parvint à l’ingénieur, qui se précipita dans la galerie.

Enfin, il avait donc eu raison ! il y avait là des hommes vivants que sa foi allait sauver !

L’ingénieur fit sortir ceux qui l’avaient suivi et même tous les ouvriers qui faisaient la chaîne pour porter les déblais, ne gardant auprès de lui que les deux piqueurs.

Alors ils frappèrent un appel à coups de pic fortement assenés et également espacés, puis, retenant leur respiration, ils se collèrent contre le charbon.

Après un moment d’attente, ,ils reçurent dans le coeur une commotion profonde : des coups faibles, précipités, rythmés, avaient répondu aux leurs.

« Frappez encore à coups espacés pour être bien certains que ce n’est point la répercussion de vos coups. »

Les piqueurs frappèrent, et aussitôt les mêmes coups rythmés qu’ils avaient entendus, c’est-à-dire le rappel des mineurs, répondirent aux leurs. Le doute n’était plus possible : des hommes étaient vivants, et l’on pouvait les sauver.

Les sons perçus étaient si faibles qu’il était impossible de déterminer la place précise d’où ils venaient. Mais l’indication, cependant, était suffisante pour dire que des ouvriers échappés à l’inondation se trouvaient dans une des trois remontées de la galerie plate des vieux travaux. Ce n’est plus une descente qui ira au-devant des prisonniers, mais trois, de manière à arriver aux trois remontées. Lorsqu’on sera plus avancé et qu’on entendra mieux, on abandonnera les descentes inutiles pour concentrer les efforts sur la bonne.

Le travail reprend avec plus d’ardeur, et c’est à qui des compagnies voisines enverra à la Truyère ses meilleurs piqueurs.

À l’espérance résultant du creusement des descentes se joint celle d’arriver par la galerie, car l’eau baisse dans le puits.

Lorsque dans notre remontée nous entendîmes l’appel frappé par l’ingénieur, l’effet fut le même que lorsque nous avions entendu les bennes d’épuisement tomber dans les puits.

« Sauvés ! »

Ce fut un cri de joie qui s’échappa de nos bouches, et sans réfléchir nous crûmes qu’on allait nous donner la main.

Puis, comme pour les bennes d’épuisement, après l’espérance revint le désespoir.

Le bruit des pics annonçait que les travailleurs étaient bien loin encore. Vingt mètres, trente mètres peut-être. Combien faudrait-il pour percer ce massif ? Nos évaluations variaient : un mois, une semaine, six jours. Comment attendre un mois, une semaine, six jours ? Lequel d’entre nous vivrait encore dans six jours ? Combien de jours déjà avions-nous vécu sans manger ?

Seul, le magister parlait encore avec courage, mais à la longue notre abattement le gagnait, et à la longue aussi la faiblesse abattait sa fermeté.

Si nous pouvions boire à satiété, nous ne pouvions pas manger, et la faim était devenue si tyrannique, que nous avions essayé de manger du bois pourri émietté dans l’eau.

Carrory, qui était le plus affamé d’entre nous, avait coupé la botte qui lui restait, et continuellement il mâchait des morceaux de cuir.

En voyant jusqu’où la faim pouvait entraîner mes camarades, j’avoue que je me laissai aller à un sentiment de peur qui, s’ajoutant à mes autres frayeurs, me mettait mal à l’aise. J’avais entendu Vitalis raconter souvent des histoires de naufrage, car il avait beaucoup voyagé sur mer, au moins autant que sur terre, et, parmi ces histoires, il y en avait une qui, depuis que la faim nous tourmentait, me revenait sans cesse pour s’imposer à mon esprit : dans cette histoire, des matelots avaient été jetés sur un îlot de sable où ne se trouvait pas la moindre nourriture, et ils avaient tué le mousse pour le manger. Je me demandais, en entendant mes compagnons crier la faim, si pareil sort ne m’était pas réservé, et si, sur notre îlot de charbon, je ne serais pas tué aussi pour être mangé. Dans le magister et l’oncle Gaspard, j’étais sûr de trouver des défenseurs ; mais Pagès, Bergounhoux et Carrory, Carrory surtout, avec ses grandes dents blanches qu’il aiguisait sur ses morceaux de botte, ne m’inspiraient aucune confiance.

Sans doute, ces craintes étaient folles ; mais, dans la situation où nous étions, ce n’était pas la sage et froide raison qui dirigeait notre esprit ou notre imagination.

Ce qui augmentait encore nos terreurs, c’était l’absence de lumière. Successivement, nos lampes étaient arrivées à la fin de leur huile. Et, lorsqu’il n’en était plus resté que deux, le magister avait décidé qu’elles ne seraient allumées que dans les circonstances où la lumière serait indispensable. Nous passions donc maintenant tout notre temps dans l’obscurité.

Non seulement cela était lugubre, mais encore cela était dangereux, car, si nous faisions un mouvement maladroit, nous pouvions rouler dans l’eau.

Nous n’étions que trois sur chaque palier, et cela nous donnait un peu plus de place : l’oncle Gaspard était à un coin, le magister à un autre et moi au milieu d’eux.

De temps en temps nous frappions contre la paroi pour dire à nos sauveurs que nous étions vivants, et nous entendions leurs pics saper sans repos le charbon. Mais c’était bien lentement que leurs coups augmentaient de puissance, ce qui disait qu’ils étaient encore loin.

Quand la lampe fut allumée je descendis chercher de l’eau dans la botte, et il me sembla que les eaux avaient baissé dans le trou de quelques centimètres.

« Les eaux baissent.

— Mon Dieu ! »

Et une fois encore nous eûmes un transport d’espérance.

Insensiblement, ces bruits devenaient de plus en plus forts ; l’eau baissait, et l’on se rapprochait de nous. Mais arriverait-on à temps ? Si le travail de nos sauveurs augmentait utilement d’instant en instant, notre faiblesse, d’instant en instant aussi, devenait plus grande, plus douloureuse : faiblesse de corps, faiblesse d’esprit. Depuis le jour de l’inondation, mes camarades n’avaient pas mangé. Et ce qu’il y avait de plus terrible encore, nous n’avions respiré qu’un air qui, ne se renouvelant pas, devenait de jour en jour moins respirable et plus malsain. Heureusement, à mesure que les eaux avaient baissé, la pression atmosphérique avait diminué, car, si elle était restée celle des premières heures, nous serions morts assurément asphyxiés. Aussi, de toutes les manières, si nous avons été sauvés, l’avons-nous dû à la promptitude avec laquelle le sauvetage a été commandé et organisé.

Le bruit des pics et des bennes était d’une régularité absolue comme celle d’un balancier d’horloge, et chaque interruption de poste nous donnait de fiévreuses émotions. Allait-on nous abandonner, ou rencontrait-on des difficultés insurmontables ? Pendant une de ces interruptions un bruit formidable s’éleva, un ronflement, un soufflement puissant.

« Les eaux tombent dans la mine, s’écria Carrory.

— Ce n’est pas l’eau, dit le magister.

— Qu’est-ce ?

— Je ne sais pas, mais ce n’est pas l’eau. »

Les coups de pics étaient devenus plus distincts, et bien certainement on s’était approché de nous de manière à nous atteindre bientôt peut-être.

Les eaux baissaient toujours, et nous eûmes bientôt une preuve qu’elles n’atteignaient plus le toit des galeries.

Nous entendîmes un grattement sur le schiste de la remontée et l’eau clapota comme si de petits morceaux de charbon avaient tombé dedans.

On alluma la lampe, et nous vîmes des rats qui couraient au bas de la remontée. Comme nous ils avaient trouvé un refuge dans une cloche d’air, et, lorsque les eaux avaient baissé, ils avaient abandonné leur abri pour chercher de la nourriture. S’ils avaient pu venir jusqu’à nous, c’est que l’eau n’emplissait plus les galeries dans toute leur hauteur.

Ces rats furent pour notre prison ce qu’a été la colombe pour l’arche de Noé : la fin du déluge.

Je voulus descendre au bas de notre remontée pour bien voir les progrès de la baisse des eaux. Ces progrès étaient sensibles et maintenant il y avait un grand vide entre l’eau et le toit de la galerie.

« Attrape-nous des rats, me cria Carrory, que nous les mangions. »

Mais, pour attraper les rats, il eût fallu plus agile que moi.

Pourtant l’espérance m’avait ranimé, et le vide dans la galerie m’inspirait une idée qui me tourmentait. Je remontai à notre palier.

« Magister, j’ai une idée : puisque les rats circulent dans la galerie, c’est qu’on peut passer ; je vais aller en nageant jusqu’aux échelles. Je pourrai appeler, me faire entendre, aider aussi à nous sauver ; on viendra nous chercher ; ce sera plus vite fait que par la descente. »

Un moment le magister resta à réfléchir, puis, me prenant la main :

« Tu as du coeur, petit, fais comme tu veux ; je crois que c’est l’impossible que tu essaies, mais ce n’est pas la première fois que l’impossible réussit. Embrasse-nous. »

Je l’embrassai ainsi que l’oncle Gaspard, puis, ayant quitté mes vêtements, je descendis dans l’eau.

« Vous crierez toujours, dis-je avant de me mettre à nager, votre voix me guidera. »

Quel était le vide sous le toit de la galerie ? Était-il assez grand pour me mouvoir librement ? C’était là la question.

Après quelques brasses, je trouvai que je pouvais nager en allant doucement de peur de me cogner la tête : l’aventure que je tentais était donc possible. Au bout, était-ce la délivrance ? était-ce la mort ?

Je me retournai et j’aperçus la lueur de la lampe que reflétaient les eaux noires ; là j’avais un phare.

« Vas-tu bien ? criait le magister.

— Oui. »

Et j’avançais avec précaution.

De notre remontée aux échelles la difficulté était dans la direction à suivre, car je savais qu’à un endroit, qui n’était pas bien éloigné, il y avait une rencontre des galeries. Il ne fallait pas se tromper dans l’obscurité, sous peine de se perdre. Pour me diriger, le toit et les parois de la galerie n’étaient pas suffisants, mais j’avais sur le sol un guide plus sûr, c’étaient les rails. En les suivant, j’étais certain de trouver les échelles.

De temps en temps, je laissais descendre mes pieds et, après avoir rencontré les tiges de fer, je me redressais doucement. Les rails sous mes pieds, les voix de mes camarades derrière moi, je n’étais pas perdu.

L’affaiblissement des voix d’un côté, le bruit plus fort des bennes d’épuisement d’un autre, me disaient que j’avançais. Enfin je reverrais donc la lumière du jour, et par moi mes camarades allaient être sauvés ! Cela soutenait mes forces.

Avançant au milieu de la galerie, je n’avais qu’à me mettre droit pour rencontrer le rail, et le plus souvent je me contentais de le toucher du pied. Dans un de ces mouvements, ne l’ayant pas trouvé avec le pied, je plongeai pour le chercher avec les mains, mais inutilement ; j’allai d’une paroi à l’autre de la galerie, je ne trouvai rien.

Je m’étais trompé.

Je restai un moment paralysé par une poignante angoisse, ne sachant de quel côté me diriger. J’étais donc perdu, dans cette nuit noire, sous cette lourde voûte, dans cette eau glacée.

Mais tout à coup le bruit des voix reprit et je sus par où je devais me tourner.

Après être revenu d’une douzaine de brasses en arrière, je plongeai et retrouvai le rail. C’était donc là qu’était la bifurcation. Je cherchai la plaque, je ne la trouvai pas ; je cherchai les ouvertures qui devaient être dans la galerie ; à droite comme à gauche je rencontrai la paroi. Où était le rail ?

Je le suivis jusqu’au bout ; il s’interrompait brusquement.

Alors je compris que le chemin de fer avait été arraché, bouleversé par le tourbillon des eaux, et que je n’avais plus de guide.

Dans ces conditions, mon projet devenait impossible, et je n’avais plus qu’à revenir sur mes pas.

J’avais déjà parcouru la route, je savais qu’elle était sans danger, je nageai rapidement pour regagner la remontée ; les voix me guidaient.

À mesure que je me rapprochais, il me semblait que ces voix étaient plus assurées, comme si mes camarades avaient pris de nouvelles forces.

Je fus bientôt à l’entrée de la remontée et je criai à mon tour.

« Arrive, arrive, me dit le magister.

— Je n’ai pas trouvé le passage.

— Cela ne fait rien ; la descente avance, ils entendent nos cris, nous entendons les leurs ; nous allons nous parler bientôt. »

Rapidement j’escaladai la remontée et j’écoutai. En effet les coups de pic étaient beaucoup plus forts ; et les cris de ceux qui travaillaient à notre délivrance nous arrivaient faibles encore, mais cependant déjà bien distincts.

Après le premier mouvement de joie, je m’aperçus que j’étais glacé, mais, comme il n’y avait pas de vêtements chauds à me donner pour me sécher, on m’enterra jusqu’au cou dans le charbon menu, qui conserve toujours une certaine chaleur, et l’oncle Gaspard avec le magister se serrèrent contre moi. Alors je leur racontai mon exploration et comment j’avais perdu les rails.

« Tu as osé plonger ?

— Pourquoi pas ? malheureusement, je n’ai rien trouvé. »

Mais, ainsi que l’avait dit le magister, cela importait peu maintenant ; car, si nous n’étions pas sauvés par la galerie, nous allions l’être par la descente.

Les cris devinrent assez distincts pour espérer qu’on allait entendre les paroles.

En effet, nous entendîmes bientôt ces trois mots prononcés lentement :

« Combien êtes-vous ? »

De nous tous c’était l’oncle Gaspard qui avait la parole la plus forte et la plus claire. On le chargea de répondre.

« Six ! »

Il y eut un moment de silence. Sans doute au-dehors ils avaient espéré un plus grand nombre.

« Dépêchez-vous, cria l’oncle Gaspard, nous sommes à bout !

— Vos noms ? »

Il dit nos noms :

« Bergounhoux, Pagès, le magister, Carrory, Rémi, Gaspard. »

Dans notre sauvetage, ce fut là, pour ceux qui étaient au-dehors, le moment le plus poignant. Quand ils avaient su qu’on allait bientôt communiquer avec nous, tous les parents, tous les amis des mineurs engloutis étaient accourus, et les soldats avaient grand-peine à les contenir au bout de la galerie.

Quand l’ingénieur annonça que nous n’étions que six, il y eut un douloureux désappointement, mais avec une espérance encore pour chacun, car parmi ces six pouvait, devait se trouver celui qu’on attendait.

Il répéta nos noms.

Hélas ! sur cent vingt mères ou femmes, il y en eut quatre seulement qui virent leurs espérances réalisées. Que de douleurs, que de larmes !

Nous, de notre côté, nous pensions aussi à ceux qui avaient dû être sauvés.

« Combien ont été sauvés ? » demanda l’oncle Gaspard.

On ne répondit pas.

Il y avait une question qui me tourmentait.

« Demandez donc depuis combien de temps nous sommes là.

— Depuis quatorze jours. »

Quatorze jours ! Celui de nous qui dans ses évaluations avait été le plus haut avait parlé de cinq ou six jours.

« Vous ne resterez pas longtemps maintenant. Prenez courage. Ne parlons plus, cela retarde le travail. Encore quelques heures. »

Ce furent, je crois, les plus longues de notre captivité, en tout cas de beaucoup les plus douloureuses. Chaque coup de pic nous semblait devoir être le dernier ; puis, après ce coup, il en venait un autre, et après cet autre un autre encore.

De temps en temps les questions reprenaient.

« Avez-vous faim ?

— Oui, très faim.

— Pouvez-vous attendre ? Si vous êtes trop faibles, on va faire un trou de sonde et vous envoyer du bouillon, mais cela va retarder votre délivrance ; si vous pouvez attendre, vous serez plus promptement en liberté.

— Nous attendrons, dépêchez-vous. »

Le fonctionnement des bennes ne s’était pas arrêté une minute, et l’eau baissait, toujours régulièrement.

« Annonce que l’eau baisse, dit le magister.

— Nous le savons ; soit par la descente, soit par la galerie, on va venir à vous… bientôt. »

Les coups de pic devinrent moins forts. Évidemment on s’attendait d’un moment à l’autre à faire une percée, et, comme nous avions expliqué notre position, on craignait de causer un éboulement qui, nous tombant sur la tête, pourrait nous blesser, nous tuer, ou nous précipiter dans l’eau, pêle-mêle avec les déblais.

Le magister nous explique qu’il y a aussi à craindre expansion de l’air, qui, aussitôt qu’un trou sera percé, va se précipiter comme un boulet de canon et tout renverser. Il faut donc nous tenir sur nos gardes et veiller sur nous comme les piqueurs veillent sur eux.

L’ébranlement causé au massif par les coups de pic détachait dans le haut de la remontée de petits morceaux de charbon qui roulaient sur la pente et allaient tomber dans l’eau.

Chose bizarre, plus le moment de notre délivrance approchait, plus nous étions faibles ; pour moi, je ne pouvais pas me soutenir, et, couché dans mon charbon menu, il m’était impossible de me soulever sur le bras ; je tremblais et cependant je n’avais plus froid.

Enfin, quelques morceaux plus gros se détachèrent et roulèrent entre nous. L’ouverture était faite au haut de la remontée ; nous fûmes aveuglés par la clarté des lampes.

Mais instantanément nous retombâmes dans l’obscurité ; le courant d’air, un courant d’air terrible, une trombe, entraînant avec elle des morceaux de charbon et des débris de toutes sortes, les avait soufflées.

« C’est le courant d’air, n’ayez pas peur, on va les rallumer au dehors. Attendez un peu. »

Attendre ! Encore attendre !

Mais au même instant un grand bruit se fit dans l’eau de la galerie, et, m’étant retourné, j’aperçus une forte clarté qui marchait sur l’eau clapoteuse.

« Courage ! courage ! » criait-on.

Et pendant que par la descente on arrivait à donner la main aux hommes du palier supérieur, on venait à nous par la galerie.

L’ingénieur était en tête ; ce fut lui qui le premier escalada la remontée, et je fus dans ses bras avant d’avoir pu dire un mot.

Il était temps, le coeur me manqua.

Cependant j’eus conscience qu’on m’emportait ; puis, quand nous fûmes sortis de la galerie plate, qu’on m’enveloppait dans des couvertures.

Je fermai les yeux, mais bientôt j’éprouvai comme un éblouissement qui me força à les ouvrir.

C’était le jour. Nous étions en plein air.

En même temps, un corps blanc se jeta sur moi : c’était Capi, qui, d’un bond, s’était élancé dans les bras de l’ingénieur et me léchait la figure. En même temps, je sentis qu’on me prenait la main droite et qu’on m’embrassait. « Rémi ! » dit une voix faible (c’était celle de Mattia). Je regardai autour de moi, et alors j’aperçus une foule immense qui s’était tassée sur deux rangs, laissant un passage au milieu de la masse. Toute cette foule était silencieuse, car on avait recommandé de ne pas nous émouvoir par des cris ; mais son attitude, ses regards parlaient pour ses lèvres.

Vingt bras se tendirent pour me prendre ; mais l’ingénieur ne voulut pas me céder et, fier de son triomphe, heureux et superbe, il me porta jusqu’aux bureaux où des lits avaient été préparés pour nous recevoir.

Deux jours après je me promenais dans les rues de Varses, suivi de Mattia, d’Alexis, de Capi, et tout le monde sur mon passage s’arrêtait pour me regarder.

Il y en avait qui venaient à moi et me serraient la main avec des larmes dans les yeux.

Et il y en avait d’autres qui détournaient la tête. Ceux-là étaient en deuil et se demandaient amèrement pourquoi c’était l’enfant orphelin qui avait été sauvé, tandis que le père de famille, le fils, étaient encore dans la mine, misérables cadavres charriés, ballottés par les eaux.

Mais, parmi ceux qui m’arrêtaient ainsi, il y en avait qui étaient tout à fait gênants ; ils m’invitaient à dîner ou bien à entrer au café.

« Tu nous raconteras ce que tu as éprouvé », disaient-ils.

Et je remerciais sans accepter, car il ne me convenait point d’aller ainsi raconter mon histoire à des indifférents, qui croyaient me payer avec un dîner ou un verre de bière.

D’ailleurs j’aimais mieux écouter que raconter, et j’écoutais Alexis, j’écoutais Mattia, qui me disaient ce qui s’était passé sur terre pendant que nous étions sous terre.

« Quand je pensais que c’était pour moi que tu étais mort, disait Alexis, ça me cassait bras et jambes, car je te croyais bien mort.

— Moi, je n’ai jamais cru que tu étais mort, disait Mattia. Je ne savais pas si tu sortirais vivant de la mine et si l’on arriverait à temps pour te sauver, mais je croyais que tu ne t’étais pas laissé noyer, de sorte que, si les travaux de sauvetage marchaient assez vite, on te trouverait quelque part. Alors, tandis qu’Alexis se désolait et te pleurait, moi je me donnais la fièvre en me disant : « Il n’était pas mort, mais il va peut-être mourir. » Et j’interrogeais tout le monde : « Combien peut-on vivre de temps sans manger ? Quand aura-t-on épuisé l’eau ? Quand la galerie sera-t-elle percée ? » Mais personne ne me répondait comme je voulais. Quand on vous a demandé vos noms et que l’ingénieur, après Carrory, a crié Rémi, je me suis laissé aller à terre en pleurant, et alors on m’a un peu marché sur le corps, mais je ne l’ai pas senti, tant j’étais heureux. »

Je fus très fier de voir que Mattia avait une telle confiance en moi qu’il ne voulait pas croire que je pouvais mourir.

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Chapitre 7
Une leçon de musique

Je m’étais fait des amis dans la mine. De pareilles angoisses supportées en commun unissent les coeurs ; on souffre, on espère ensemble, on ne fait qu’un.
L’oncle Gaspard, ainsi que le magister particulièrement m’avaient pris en affection ; et, bien que l’ingénieur n’eût point partagé notre emprisonnement, il s’était attaché à moi comme à un enfant qu’on a arraché à la mort. Il m’avait invité chez lui et, pour sa fille, j’avais dû faire le récit de tout ce qui nous était arrivé pendant notre long ensevelissement dans la remontée.

Tout le monde voulait me garder à Varses.

Bien que je ne voulusse pas travailler aux mines, ce ne fut pas sans chagrin que je quittai Varses, car il fallut me séparer d’Alexis, de l’oncle Gaspard et du magister ; mais c’était ma destinée de me séparer de ceux que j’aimais et qui me témoignaient de l’affection.

En avant !

La harpe sur l’épaule et le sac au dos, nous voilà de nouveau sur les grands chemins avec Capi joyeux qui se roule dans la poussière.

J’avoue que ce ne fut pas sans un sentiment de satisfaction, lorsque nous fûmes sortis de Varses, que je frappai du pied la route sonore, qui retentissait autrement que le sol boueux de la mine. Le bon soleil, les beaux arbres !

Avant notre départ, nous avions, Mattia et moi, longuement discuté notre itinéraire, car je lui avais appris à lire sur les cartes, et il ne s’imaginait plus que les distances n’étaient pas plus longues pour les jambes qui font une route que pour le doigt qui, sur une carte, va d’une ville à une autre. Après avoir bien pesé le pour et le contre, nous avions décidé qu’au lieu de nous diriger directement sur Ussel et de là sur Chavanon nous passerions par Clermont, ce qui n’allongerait pas beaucoup notre route et ce qui nous donnerait l’avantage d’exploiter les villes d’eaux, à ce moment pleines de malades : Saint-Nectaire, Le Mont-Dore, Royat, La Bourboule. Pendant que je faisais le métier de rouleur, Mattia, dans son excursion, avait rencontré un montreur d’ours qui se rendait à ces villes d’eaux, où, avait-il dit, on pouvait gagner de l’argent. Or, Mattia voulait gagner de l’argent, trouvant que cent cinquante francs pour acheter une vache, ce n’était pas assez. Plus nous aurions d’argent, plus la vache serait belle ; et plus la vache serait belle, plus mère Barberin serait contente, et plus mère Barberin serait contente, plus nous serions heureux de notre côté.

Il fallait donc nous diriger vers Clermont.

En venant de Paris à Varses, j’avais commencé l’instruction de Mattia, lui apprenant à lire et lui enseignant aussi les premiers éléments de la musique ; de Varses à Clermont, je continuai mes leçons.

Soit que je ne fusse pas un très bon professeur – ce qui est bien possible – soit que Mattia ne fût pas un bon élève – ce qui est possible aussi –, toujours est-il qu’en lecture les progrès furent lents et difficiles.

Mattia avait beau s’appliquer et coller ses yeux sur le livre, il lisait toutes sortes de choses fantaisistes qui faisaient plus honneur à son imagination qu’à son attention.

Alors, quelquefois l’impatience me prenait, et, frappant sur le livre, je m’écriais avec colère que décidément il avait la tête trop dure.

Mais en musique les mêmes difficultés ne s’étaient pas présentées, et, dès le début, Mattia avait fait des progrès étonnants et si remarquables, que bien vite il en était arrivé à m’étonner par ses questions ; puis, après m’avoir étonné, il m’avait embarrassé, et enfin il m’avait plus d’une fois interloqué au point que j’étais resté court.

Alors, quand je ne savais pas ce qu’il y avait à répondre, je me tirais d’embarras comme l’oncle Gaspard, quand, lui demandant ce que c’était que le charbon de terre, il me disait avec assurance : « C’est du charbon qu’on trouve dans la terre. »

Avec non moins d’assurance, je répondais à Mattia, lorsque je n’avais rien à lui répondre :

« Cela est ainsi parce que cela doit être ainsi ; c’est une loi. »

Mattia n’était pas d’un caractère à s’insurger contre une loi ; seulement il avait une façon de me regarder, en ouvrant la bouche et en écarquillant les yeux, qui ne me rendait pas du tout fier de moi.

Il y avait trois jours que nous avions quitté Varses, lorsqu’il me posa précisément une question de ce genre. Au lieu de répondre à son pourquoi : « Je ne sais pas », je répondis noblement : « Parce que cela est. »

Alors il parut préoccupé, et de toute la journée je ne pus pas lui tirer une parole, ce qui avec lui était bien extraordinaire, car il était toujours disposé à bavarder et à rire.

Je le pressai si bien qu’il finit par parler.

« Certainement, dit-il, tu es un bon professeur, et je crois bien que personne ne m’aurait enseigné comme toi ce que j’ai appris, cependant… »

Il s’arrêta.

« Quoi, cependant ?

— Cependant, il y a peut-être des choses que tu ne sais pas ; cela arrive aux plus savants, n’est-ce pas ? Ainsi, quand tu me réponds : « Cela est parce que cela est », il y aurait peut-être d’autres raisons à donner que tu ne donnes pas parce qu’on ne te les a pas données à toi-même. Alors, raisonnant de cette façon, je me suis dit que, si tu voulais, nous pourrions peut-être acheter, oh ! pas cher, un livre où se trouveraient les principes de la musique.

— Cela est juste.

— N’est-ce pas ? Je pensais bien que cela te paraîtrait juste, car enfin tu ne peux pas savoir tout ce qu’il y a dans les livres, puisque tu n’as pas appris dans les livres.

— Un bon maître vaut mieux que le meilleur des livres.

— Ce que tu dis là m’amène à te parler de quelque chose encore : si tu voulais, j’irais demander une leçon à un vrai maître ; une seule, et alors il faudrait bien qu’il me dise tout ce que je ne sais pas.

— Pourquoi n’as-tu pas pris cette leçon auprès d’un vrai maître pendant que tu étais seul ?

— Parce que les vrais maîtres se font payer, et je n’aurais pas voulu prendre le prix de cette leçon sur ton argent. »

J’étais blessé que Mattia me parlât ainsi d’un vrai maître ; mais ma sotte vanité ne tint pas contre ces derniers mots.

« Tu es un trop bon garçon, lui dis-je ; mon argent est ton argent, puisque tu le gagnes comme moi, mieux que moi, bien souvent ; tu prendras autant de leçons que tu voudras, et je les prendrai avec toi. »

Puis j’ajoutai bravement cet aveu de mon ignorance :

« Comme cela je pourrai, moi aussi, apprendre ce que je ne sais pas. »

Le maître, le vrai maître qu’il nous fallait, ce n’était pas un ménétrier de village, mais un artiste, un grand artiste, comme on en trouve seulement dans les villes importantes. La carte me disait qu’avant d’arriver à Clermont la ville la plus importante qui se trouvait sur notre route était Mende. Mende était-elle vraiment une ville importante ? c’était ce que je ne savais pas ; mais, comme le caractère dans lequel son nom était écrit sur la carte lui donnait cette importance, je ne pouvais que croire ma carte.

Il fut donc décidé que ce serait à Mende que nous ferions la grosse dépense d’une leçon de musique ; car, bien que nos recettes fussent plus que médiocres dans ces tristes montagnes de la Lozère, où les villages sont rares et pauvres, je ne voulais pas retarder davantage la joie de Mattia.

Après avoir traversé dans toute son étendue le causse Méjean, qui est bien le pays le plus désolé et le plus misérable du monde, sans bois, sans eaux, sans cultures, sans villages, sans habitants, sans rien de ce qui est la vie, mais avec d’immenses et mornes solitudes qui ne peuvent avoir de charmes que pour ceux qui les parcourent rapidement en voiture, nous arrivâmes enfin à Mende.

Comme il était nuit depuis quelques heures déjà, nous ne pouvions aller ce soir-là même prendre notre leçon ; d’ailleurs nous étions morts de fatigue.

Cependant Mattia était si pressé de savoir si Mende, qui ne lui avait nullement paru la ville importante dont je lui avais parlé, possédait un maître de musique, que, tout en soupant, je demandai à la maîtresse de l’auberge où nous étions descendus s’il y avait dans la ville un bon musicien qui donnât des leçons de musique.

Elle nous répondit qu’elle était bien surprise de notre question : nous ne connaissions donc pas M. Espinassous ?

« Nous venons de loin, dis-je.

— De bien loin, alors ?

— De l’Italie », répondit Mattia.

Alors son étonnement se dissipa, et elle parut admettre que, venant de si loin, nous pussions ne pas connaître M. Espinassous ; mais bien certainement, si nous étions venus seulement de Lyon ou de Marseille, elle n’aurait pas continué de répondre à des gens assez mal éduqués pour n’avoir pas entendu parler de M. Espinassous.

« J’espère que nous sommes bien tombés », dis-je à Mattia en italien.

« Croyez-vous qu’il voudra nous recevoir demain matin ?

— Bien sûr ; il reçoit tout le monde, quand on a de l’argent dans la poche, s’entend. »

Quand nous fûmes arrivés devant la maison qui nous avait été indiquée comme étant celle du professeur, nous crûmes que nous nous étions trompés, car à la devanture de cette maison se balançaient deux petits plats à barbe en cuivre, ce qui n’a jamais été l’enseigne d’un maître de musique.

Nous entrâmes. La boutique était divisée en deux parties égales : dans celle de droite, sur des planches, se trouvaient des brosses, des peignes, des pots de pommade, des savons ; dans celle de gauche, sur un établi et contre le mur, étaient posés ou accrochés des instruments de musique, des violons, des cornets à piston, des trompettes à coulisse.

« M. Espinassous ? » demanda Mattia.

Un petit homme vif et frétillant comme un oiseau, qui était en train de raser un paysan assis dans un fauteuil, répondit d’une voix de basse-taille :

« C’est moi. »

Je lançai un coup d’oeil à Mattia pour lui dire que le barbier-musicien n’était pas l’homme qu’il nous fallait pour nous donner notre leçon, et que ce serait jeter notre argent par la fenêtre que de s’adresser à lui ; mais, au lieu de me comprendre et de m’obéir, Mattia alla s’asseoir sur une chaise, et d’un air délibéré :

« Est-ce que vous voudrez bien me couper les cheveux quand vous aurez rasé monsieur ? dit-il.

— Certainement, jeune homme, et je vous raserai aussi, si vous voulez.

— Je vous remercie », dit Mattia ; il me lança un coup d’oeil à la dérobée pour me dire d’attendre un moment avant de me fâcher.

Bientôt Espinassous eut fini de raser son paysan, et, la serviette à la main, il vint pour couper les cheveux de Mattia.

« Monsieur, dit Mattia pendant qu’on lui nouait la serviette autour du cou, nous avons une discussion, mon camarade et moi, et, comme nous savons que vous êtes un célèbre musicien, nous pensons que vous voudrez bien nous donner votre avis sur ce qui nous embarrasse.

— Dites un peu ce qui vous embarrasse, jeunes gens. »

Je compris où Mattia tendait à arriver : d’abord il voulait voir si ce perruquier-musicien était capable de répondre à ses questions, puis, au cas où ses réponses seraient satisfaisantes, il voulait se faire donner sa leçon de musique pour le prix d’une coupe de cheveux ; décidément il était malin, Mattia.

« Pourquoi, demanda Mattia, accorde-t-on un violon sur certaines notes et pas sur d’autres ? »

Je crus que ce perruquier, qui précisément à ce moment même était en train de passer le peigne dans la longue chevelure de Mattia, allait faire une réponse dans le genre des miennes, et je riais déjà tout bas quand il prit la parole :

« La seconde corde à gauche de l’instrument devant donner le la au diapason normal, les autres cordes doivent être accordées de façon qu’elles donnent les notes de quinte en quinte, c’est-à-dire sol, quatrième corde ; ré, troisième corde ; la, deuxième corde ; mi, première corde ou chanterelle. »

Ce ne fut pas moi qui ris, ce fut Mattia ; se moquait-il de ma mine ébahie ? était-il simplement joyeux de savoir ce qu’il avait voulu apprendre ? toujours est-il qu’il riait aux éclats.

Tant que dura la coupe de ses cheveux Mattia ne tarit pas en questions, et, à tout ce qu’on lui demanda, le barbier répondit avec la même facilité et la même sûreté que pour le violon.

Mais, après avoir ainsi répondu, il en vint à interroger lui-même, et bientôt il sut à quelle intention nous étions venus chez lui.

Alors il se mit à rire aux éclats :

« Voilà de bons petits gamins, disait-il, sont-ils drôles ! »

Puis il voulut que Mattia, qui évidemment était bien plus drôle que moi, lui jouât un morceau ; et Mattia, prenant bravement son violon, se mit à exécuter une valse.

« Et tu ne sais pas une note de musique ! » s’écriait le perruquier en claquant des mains et en tutoyant Mattia comme s’il le connaissait depuis longtemps.

« Ce gamin est un prodige ! criait Espinassous. Si tu veux rester avec moi, je ferai de toi un grand musicien ; tu entends, un grand musicien ! Le matin, tu raseras la pratique avec moi, et tout le reste de la journée je te ferai travailler ; et ne crois pas que je ne sois pas un maître capable de t’instruire parce que je suis perruquier ; il faut vivre, manger, boire, dormir, et voilà à quoi le rasoir est bon. Pour faire la barbe aux gens, Jasmin n’en est pas moins le plus grand poète de France ; Agen a Jasmin, Mende a Espinassous. »

En entendant la fin de ce discours, je regardai Mattia. Qu’allait-il répondre ? Est-ce que j’allais perdre mon ami, mon camarade, mon frère, comme j’avais perdu successivement tous ceux que j’avais aimés ? Mon coeur se serra. Cependant je ne m’abandonnai pas à ce sentiment.

La situation ressemblait jusqu’à un certain point à celle où je m’étais trouvé avec Vitalis quand Mme Milligan avait demandé à me garder près d’elle ; je ne voulus pas avoir à m’adresser les mêmes reproches que Vitalis.

« Ne pense qu’à toi, Mattia », dis-je d’une voix émue.

Mais il vint vivement à moi et, me prenant la main :

« Quitter mon ami ! je ne pourrais jamais. Je vous remercie, monsieur. »

Espinassous insista en disant que, quand Mattia aurait fait sa première éducation, on trouverait le moyen de l’envoyer à Toulouse, puis à Paris au Conservatoire ; mais Mattia répondit toujours :

« Quitter Rémi, jamais !

— Eh bien, gamin, je veux faire quelque chose pour toi, dit Espinassous, je veux te donner un livre où tu apprendras ce que tu ignores. »

Et il se mit à chercher dans des tiroirs. Après un temps assez long, il trouva ce livre qui avait pour titre : Théorie de la musique ; il était bien vieux, bien usé, bien fripé, mais qu’importait ?

Alors, prenant une plume, il écrivit sur la première page : « Offert à l’enfant qui, devenu un artiste, se souviendra du perruquier de Mende. »

Je ne sais s’il y avait alors à Mende d’autres professeurs de musique que le barbier Espinassous, mais voilà celui que j’ai connu et que nous n’avons jamais oublié, Mattia ni moi.

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Chapitre 8
La vache du prince

J’aimais bien Mattia quand nous arrivâmes à Mende, mais, quand nous sortîmes de cette ville, je l’aimais encore plus. Est-il rien de meilleur, rien de plus doux pour l’amitié que de sentir avec certitude que l’on est aimé de ceux qu’on aime ?

Et quelle plus grande preuve Mattia pouvait-il me donner de son affection que de refuser, comme il l’avait fait, la proposition d’Espinassous, c’est-à-dire la tranquillité, la sécurité, le bien-être, l’instruction dans le présent et la fortune dans l’avenir, pour partager mon existence aventureuse et précaire, sans avenir et peut-être même sans lendemain ?

Je n’avais pas pu lui dire devant Espinassous l’émotion que son cri : « Quitter mon ami ! » avait provoquée en moi ; mais, quand nous fûmes sortis, je lui pris la main et, la lui serrant :

« Tu sais, lui dis-je, que c’est entre nous à la vie et à la mort ? »

Il se mit à sourire en me regardant avec ses grands yeux.

« Je savais ça avant aujourd’hui », dit-il.

Mattia, qui jusqu’alors avait très peu mordu à la lecture, fit des progrès surprenants le jour où il lut dans la Théorie de la musique de Kuhn. Malheureusement je ne pus pas le faire travailler autant que j’aurais voulu et qu’il le désirait lui-même, car nous étions obligés de marcher du matin au soir, faisant de longues étapes pour traverser au plus vite ces pays de la Lozère et de l’Auvergne, qui sont peu hospitaliers pour des chanteurs et des musiciens. Sur ces pauvres terres, le paysan qui gagne peu n’est pas disposé à mettre la main à la poche ; il écoute avec un air placide tout ce qu’on veut bien jouer, mais, quand il prévoit que la quête va commencer, il s’en va ou il ferme sa porte.

Enfin, par Saint-Flour et Issoire, nous arrivâmes aux villages d’eaux qui étaient le but de notre expédition, et il se trouva par bonheur que les renseignements du montreur d’ours étaient vrais : à la Bourboule, au Mont-Dore surtout, nous fîmes de belles recettes.

Pour être juste, je dois dire que ce fut surtout à Mattia que nous les dûmes, à son adresse, à son tact. Pour moi, quand je voyais des gens assemblés, je prenais ma harpe et me mettais à jouer de mon mieux, il est vrai, mais avec une certaine indifférence. Mattia ne procédait pas de cette façon primitive ; quant à lui, il ne suffisait pas que des gens fussent rassemblés pour qu’il se mit tout de suite à jouer. Avant de prendre son violon ou son cornet à piston, il étudiait son public, et il ne lui fallait pas longtemps pour voir s’il jouerait ou s’il ne jouerait pas, et surtout ce qu’il devait jouer.

À l’école de Garofoli, qui exploitait en grand la charité publique, il avait appris dans toutes ses finesses l’art si difficile de forcer la générosité ou la sympathie des gens. Dès la première fois que je l’avais rencontré dans son grenier de la rue de Lourcine, il m’avait bien étonné en m’expliquant les raisons pour lesquelles les passants se décident à mettre la main à la poche ; mais il m’étonna bien plus encore quand je le vis à l’oeuvre.

Ce fut dans les villes d’eaux qu’il déploya toute son adresse, et pour le public parisien, son ancien public qu’il avait appris à connaître et qu’il retrouvait là.

« Attention ! me disait-il quand nous voyions venir à nous une jeune dame en deuil dans les allées du Capucin, c’est du triste qu’il faut jouer, tâchons de l’attendrir et de la faire penser à celui qu’elle a perdu ; si elle pleure, notre fortune est faite. »

Et nous nous mettions à jouer avec des mouvements si ralentis, que c’était à fendre le coeur.

Il y a dans les promenades aux environs du Mont-Dore des endroits qu’on appelle des salons : ce sont des groupes d’arbres, des quinconces sous l’ombrage desquels les baigneurs vont passer quelques heures en plein air. Mattia étudiait le public de ces salons, et c’était d’après ses observations que nous arrangions notre répertoire.

Quand nous apercevions un malade assis mélancoliquement sur une chaise, pâle, les yeux vitreux, les joues caves, nous nous gardions bien d’aller nous camper brutalement devant lui pour l’arracher à ses tristes pensées. Nous nous mettions à jouer loin de lui comme si nous jouions pour nous seuls et en nous appliquant consciencieusement. Du coin de l’oeil nous l’observions ; s’il nous regardait avec colère, nous nous en allions ; s’il paraissait nous écouter avec plaisir, nous nous rapprochions, et Capi pouvait présenter hardiment sa sébile, il n’avait pas à craindre d’être renvoyé à coups de pied.

Mais c’était surtout près des enfants que Mattia obtenait ses succès les plus fructueux ; avec son archet il leur donnait des jambes pour danser, et avec son sourire il les faisait rire même quand ils étaient de mauvaise humeur. Comment s’y prenait-il ? Je n’en sais rien. Mais les choses étaient ainsi : il plaisait, on l’aimait.

Le résultat de notre campagne fut vraiment merveilleux ; toutes nos dépenses payées, nous eûmes assez vite gagné soixante-huit francs.

Soixante-huit francs et cent quarante-six que nous avions en caisse, cela faisait deux cent quatorze francs ; l’heure était venue de nous diriger sans plus tarder vers Chavanon en passant par Ussel où, nous avait-on dit, devait se tenir une foire importante pour les bestiaux.

Une foire, c’était notre affaire ; nous allions pouvoir acheter enfin cette fameuse vache dont nous parlions si souvent et pour laquelle nous avions fait de si rudes économies.

Jusqu’à ce moment, nous n’avions eu que le plaisir de caresser notre rêve et de le faire aussi beau que notre imagination nous le permettait : notre vache serait blanche, c’était le souhait de Mattia ; elle serait rousse, c’était le mien, en souvenir de notre pauvre Roussette ; elle serait douce, elle aurait plusieurs seaux de lait ; tout cela était superbe et charmant.

Mais maintenant il fallait de la rêverie passer à l’exécution, et c’était là que l’embarras commençait.

Comment choisir notre vache avec la certitude qu’elle aurait réellement toutes les qualités dont nous nous plaisions à la parer ? Cela était grave. Quelle responsabilité ! Je ne savais pas à quels signes on reconnaît une bonne vache, et Mattia était aussi ignorant que moi.

Ce qui redoublait notre inquiétude, c’étaient les histoires étonnantes dont nous avions entendu le récit dans les auberges, depuis que nous nous étions mis en tête la belle idée d’acheter une vache. Qui dit maquignon de chevaux ou de vaches dit artisan de ruses et de tromperies.

Parmi les histoires qui nous avaient été contées, il y en avait une dans laquelle un vétérinaire jouait un rôle terrible, au moins à l’égard du marchand de vaches. Si nous prenions un vétérinaire pour nous aider, sans doute cela nous serait une dépense, mais combien elle nous rassurerait !

Au milieu de notre embarras, nous nous arrêtâmes à ce parti, qui, sous tous les rapports, paraissait le plus sage, et nous continuâmes alors gaiement notre route.

La distance n’est pas longue du Mont-Dore à Ussel ; nous mîmes deux jours à faire la route, encore arrivâmes-nous de bonne heure à Ussel.

J’étais là dans mon pays pour ainsi dire : c’était à Ussel que j’avais paru pour la première fois en public dans Le Domestique de M. Joli-Coeur, ou Le plus bête des deux n’est pas celui qu’on pense, et c’était à Ussel aussi que Vitalis m’avait acheté ma première paire de souliers, ces souliers à clous qui m’avaient rendu si heureux.

Pauvre Joli-Coeur, il n’était plus là, avec son bel habit rouge de général anglais, et Zerbino avec la gentille Dolce manquaient aussi.

Pauvre Vitalis ! je l’avais perdu et je ne le reverrais plus marchant la tête haute, la poitrine cambrée, marquant le pas des deux bras et des deux pieds en jouant une valse sur son fifre perçant.

Sur six que nous étions alors, deux seulement restaient debout : Capi et moi ; cela rendit mon entrée à Ussel toute mélancolique. Malgré moi je m’imaginais que j’allais apercevoir le feutre de Vitalis au coin de chaque rue et que j’allais entendre l’appel qui tant de fois avait retenti à mes oreilles : « En avant ! »

Après avoir déposé nos sacs et nos instruments à l’auberge où j’avais logé avec Vitalis, nous nous mîmes à la recherche d’un vétérinaire.

« Et pourquoi diable voulez-vous une vache ? » demanda le vétérinaire.

En quelques mots, j’expliquai ce que je voulais faire de cette vache.

« Vous êtes de bons garçons, dit-il, je vous accompagnerai demain matin sur le champ de foire ; mais, pour acheter, il faut être en état de payer. »

Sans répondre, je dénouai un mouchoir dans lequel était enfermé notre trésor.

« C’est parfait, venez me prendre demain matin à sept heures. »

À sept heures nous trouvâmes le vétérinaire qui nous attendait, et nous revînmes avec lui au champ de foire en lui expliquant de nouveau quelles qualités nous exigions dans la vache que nous allions acheter.

Elles se résumaient en deux mots : donner beaucoup de lait et manger peu.

« En voici une qui doit être bonne, dit Mattia en désignant une vache blanchâtre.

— Je crois que celle-là est meilleure », dis-je en montrant une rousse.

Le vétérinaire nous mit d’accord en ne s’arrêtant ni à l’une ni à l’autre, mais en allant à une troisième : c’était une petite vache aux jambes grêles, rouge de poil, avec les oreilles et les joues brunes, les yeux bordés de noir et un cercle blanchâtre autour du mufle.

« Voilà une vache du Rouergue qui est justement ce qu’il vous faut », dit-il.

Un paysan à l’air chétif la tenait par la longe ; ce fut à lui que le vétérinaire s’adressa pour savoir combien il voulait vendre sa vache.

« Trois cents francs. »

Déjà cette petite vache alerte et fine, maligne de physionomie, avait fait notre conquête ; les bras nous tombèrent du corps.

Trois cents francs ! ce n’était pas du tout notre affaire. Je fis un signe au vétérinaire pour lui dire que nous devions passer à une autre ; il m’en fit un pour me dire au contraire que nous devions persévérer.

Alors une discussion s’engagea entre lui et le paysan. Il offrit cent cinquante francs ; le paysan diminua dix francs. Le vétérinaire monta à cent soixante-dix ; le paysan descendit à deux cent quatre-vingts.

Mais, arrivées à ce point, les choses ne continuèrent pas ainsi, ce qui nous avait donné bonne espérance. Au lieu d’offrir, le vétérinaire commença à examiner la vache en détail : elle avait les jambes trop faibles, le cou trop court, les cornes trop longues ; elle manquait de poumons, la mamelle n’était pas bien conformée.

Le paysan répondit que, puisque nous nous y connaissions si bien, il nous donnerait sa vache pour deux cent cinquante francs, afin qu’elle fût en bonnes mains.

Là-dessus la peur nous prit, nous imaginant tous deux que c’était une mauvaise vache.

« Allons en voir d’autres », dis-je.

Sur ce mot le paysan, faisant un effort, diminua de nouveau de dix francs.

Enfin, de diminution en diminution, il arriva à deux cent dix francs, mais il y resta.

D’un coup de coude le vétérinaire nous avait fait comprendre que tout ce qu’il disait n’était pas sérieux et que la vache, loin d’être mauvaise, était excellente ; mais deux cent dix francs, c’était une grosse somme pour nous.

Pendant ce temps Mattia, tournant par-derrière la vache, lui avait arraché un long poil à la queue, et la vache lui avait détaché un coup de pied.

Cela me décida.

« Va pour deux cent dix francs », dis-je, croyant tout fini.

« Vous avez apporté un licou ? me dit le paysan ; je vends la vache, je ne vends pas son licou. »

Cependant, comme nous étions amis, il voulait bien me céder ce licou pour trente sous, ce n’était pas cher.

Il nous fallait un licou pour conduire notre vache ; j’abandonnai les trente sous, calculant qu’il nous en resterait encore vingt.

« Où donc est votre longe ? demanda le paysan ; je vous ai vendu le licou, je ne vous ai pas vendu la longe. »

La longe nous coûta vingt sous, nos vingt derniers sous.

Et lorsqu’ils furent payés, la vache nous fut enfin livrée avec son licou et sa longe.

Nous avions une vache, mais nous n’avions plus un sou, pas un seul pour sa nourriture et pour nous nourrir nous-mêmes.

« Nous allons travailler, dit Mattia, les cafés sont pleins de monde ; en nous divisant nous pouvons jouer dans tous, nous aurons une bonne recette ce soir. »

Et, après avoir conduit notre vache dans l’écurie de notre auberge où nous l’attachâmes avec plusieurs noeuds, nous nous mîmes à travailler chacun de notre côté, et, le soir, quand nous fîmes le compte de notre recette, je trouvai que celle de Mattia était de quatre francs cinquante centimes et la mienne de trois francs.

Avec sept francs cinquante centimes nous étions riches.

Mais la joie d’avoir gagné ces sept francs cinquante était bien petite, comparée à la joie que nous éprouvions d’en avoir dépensé deux cent quatorze.

Nous décidâmes la fille de cuisine à traire notre vache, et nous soupâmes avec son lait : jamais nous n’en avions bu d’aussi bon ; Mattia déclara qu’il était sucré et qu’il sentait la fleur d’oranger, comme celui qu’il avait bu à l’hôpital, mais bien meilleur.

Et dans notre enthousiasme nous allâmes embrasser notre vache sur son mufle noir ; sans doute elle fut sensible à cette caresse, car elle nous lécha la figure de sa langue rude.

« Tu sais qu’elle embrasse », s’écria Mattia ravi.

Pour comprendre le bonheur que nous éprouvions à embrasser notre vache et à être embrassés par elle, il faut se rappeler que ni Mattia ni moi nous n’étions gâtés par les embrassades ; notre sort n’était pas celui des enfants choyés, qui ont à se défendre contre les caresses de leurs mères, et tous deux cependant nous aurions bien aimé à nous faire caresser.

Le lendemain matin nous étions levés avec le soleil, et tout de suite nous nous mettions en route pour Chavanon.

Mon intention, pour ne pas fatiguer notre vache, et aussi pour ne pas arriver trop tard à Chavanon, était d’aller coucher dans le village où j’avais passé ma première nuit de voyage avec Vitalis, dans ce lit de fougère où le bon Capi, voyant mon chagrin, était venu s’allonger près de moi et avait mis sa patte dans ma main pour me dire qu’il serait mon ami. De là nous partirions le lendemain matin pour arriver de bonne heure chez mère Barberin.

Mais le sort, qui jusque-là nous avait été si favorable, se mit contre nous et changea nos dispositions.

Nous avions décidé de partager notre journée de marche en deux parts, et de la couper par notre déjeuner, surtout par le déjeuner de notre vache, qui consisterait en herbe des fossés de la route qu’elle paîtrait.

Vers dix heures, ayant trouvé un endroit où l’herbe était verte et épaisse, nous mîmes les sacs à bas, et nous fîmes descendre notre vache dans le fossé.

Tout d’abord je voulus la tenir par la longe, mais elle se montra si tranquille, et surtout si appliquée à paître, que bientôt je lui entortillai la longe autour des cornes, et m’assis près d’elle pour manger mon pain.

Naturellement nous eûmes fini de manger bien avant elle. Alors, après l’avoir admirée pendant assez longtemps, ne sachant plus que faire, nous nous mîmes à jouer aux billes, Mattia et moi, car il ne faut pas croire que nous étions deux petits bonshommes graves et sérieux, ne pensant qu’à gagner de l’argent.

Nous eûmes fini de jouer avant que la vache eût fini de paître, et, quand elle nous vit venir à elle, elle se mit à tondre l’herbe à grands coups de langue, comme pour nous dire qu’elle avait encore faim.

« Attendons un peu, dit Mattia.

— Tu ne sais donc pas qu’une vache mange toute la journée ?

— Un tout petit peu. »

Tout en attendant, nous reprîmes nos sacs et nos instruments.

« Si je lui jouais un petit air de cornet à piston ? dit Mattia qui restait difficilement en repos ; nous avions une vache dans le cirque Gassot, et elle aimait la musique. »

Et sans en demander davantage, Mattia se mit à jouer une fanfare de parade.

Aux premières notes, notre vache leva la tête ; puis tout à coup, avant que j’eusse pu me jeter à ses cornes pour prendre sa longe, elle partit au galop.

Et aussitôt nous partîmes après elle, galopant aussi de toutes nos forces en l’appelant. Je criai à Capi de l’arrêter, mais on ne peut pas avoir tous les talents : un chien de conducteur de bestiaux eût sauté au nez de notre vache ; Capi, qui était un savant, lui sauta aux jambes.

C’était deux kilomètres environ avant d’arriver à un gros village que nous nous étions arrêtés pour manger, et c’était vers ce village que notre vache galopait. Elle entra dans ce village naturellement avant nous, et, comme la route était droite, nous pûmes voir, malgré la distance, que des gens lui barraient le passage et s’emparaient d’elle.

À mesure que nous avancions, le nombre des gens augmentait autour de notre vache, et, quand nous arrivâmes enfin près d’elle, il y avait là une vingtaine d’hommes, de femmes ou d’enfants, qui discutaient en nous regardant venir.

Je m’étais imaginé que je n’avais qu’à réclamer ma vache ; mais, au lieu de me la donner, on nous entoura et l’on nous posa question sur question : D’où venions-nous ? puis, où avions-nous eu cette vache ?

Nos réponses étaient aussi simples que faciles ; cependant elles ne persuadèrent pas ces gens, et deux ou trois voix s’élevèrent pour dire que nous avions volé cette vache qui nous avait échappé, et qu’il fallait nous mettre en prison en attendant que l’affaire s’éclaircît.

L’horrible frayeur que le mot de prison m’inspirait me troubla et nous perdit : je pâlis, je balbutiai, et, comme notre course avait rendu ma respiration haletante, je fus incapable de me défendre.

Sur ces entrefaites, un gendarme arriva ; en quelques mots on lui conta notre affaire, et, comme elle ne lui parut pas nette, il déclara qu’il allait mettre notre vache en fourrière et nous en prison ; on verrait plus tard.

Je voulus protester, Mattia voulut parler, le gendarme nous imposa durement silence ; alors, me rappelant la scène de Vitalis avec l’agent de police de Toulouse, je dis à Mattia de se taire et de suivre M. le gendarme.

Tout le village nous fit cortège jusqu’à la mairie où se trouvait la prison ; on nous entourait, on nous pressait, on nous poussait, on nous bourrait, on nous injuriait, et je crois bien que sans le gendarme, qui nous protégeait, on nous aurait lapidés comme si nous étions de grands coupables, des assassins ou des incendiaires. Et cependant nous n’avions commis aucun crime. Mais les foules sont souvent ainsi ; elles s’en rapportent aux premières apparences et se tournent contre les malheureux, sans savoir ce qu’ils ont fait, s’ils sont coupables ou innocents.

Nous étions en prison. Pour combien de temps ?

Comme je me posais cette question, Mattia vint se mettre devant moi et, baissant la tête :

« Cogne, dit-il, cogne sur la tête, tu ne frapperas jamais assez fort pour ma bêtise.

— Tu as fait la bêtise, et j’ai laissé la faire, j’ai été aussi bête que toi.

— J’aimerais mieux que tu cognes, j’aurais moins de chagrin… notre pauvre vache, la vache du prince ! »

Et il se mit à pleurer.

Alors ce fut à moi de le consoler en lui expliquant que notre position n’était pas bien grave ; nous n’avions rien fait, et il ne nous serait pas difficile de prouver que nous avions acheté notre vache ; le bon vétérinaire d’Ussel serait notre témoin.

« Et si l’on nous accuse d’avoir volé l’argent avec lequel nous avons payé notre vache, comment prouverons-nous que nous l’avons gagné ? »

Mattia avait raison.

« Et puis, dit Mattia en continuant de pleurer, quand nous sortirions de cette prison, quand on nous rendrait notre vache, est-il certain que nous trouverons mère Barberin ?

— Pourquoi ne la trouverions-nous pas ?

— Depuis le temps que tu l’as quittée, elle a pu mourir. »

Je fus frappé au coeur par cette crainte. C’était vrai que mère Barberin avait pu mourir, car, bien que n’étant pas d’un âge où l’on admet facilement l’idée de la mort, je savais par expérience qu’on peut perdre ceux qu’on aime ; n’avais-je pas perdu Vitalis ? Comment cette idée ne m’était-elle pas venue déjà ?

« Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela plus tôt ? demandai-je.

— Parce que, quand je suis heureux, je n’ai que des idées gaies dans ma tête stupide, tandis que, quand je suis malheureux, je n’ai que des idées tristes. Et j’étais si heureux à la pensée d’offrir ta vache à ta mère Barberin que je ne voyais que le contentement de mère Barberin, je ne voyais que le nôtre et j’étais ébloui, comme grisé. »

Assurément c’était l’influence de la prison qui nous inspirait ces tristes pensées, c’étaient les cris de la foule, c’était le gendarme, c’était le bruit de la serrure et des verrous quand on avait fermé la porte sur nous.

J’essayai cependant de réconforter Mattia en lui expliquant qu’on allait venir nous interroger.

« Eh bien, que dirons-nous ?

— La vérité.

— Alors on va te remettre entre les mains de Barberin, ou bien, si mère Barberin est seule chez elle, on va l’interroger aussi pour savoir si nous ne mentons pas : nous ne pourrons donc plus lui faire notre surprise. »

Enfin notre porte s’ouvrit avec un terrible bruit de ferraille, et nous vîmes entrer un vieux monsieur à cheveux blancs dont l’air ouvert et bon nous rendit tout de suite l’espérance.

« Allons, coquins, levez-vous, dit le geôlier, et répondez à M. le juge de paix.

— C’est bien, c’est bien, dit le juge de paix en faisant signe au geôlier de le laisser seul, je me charge d’interroger celui-là – il me désigna du doigt –, emmenez l’autre et gardez-le ; je l’interrogerai ensuite. »

Je crus que dans ces conditions je devais avertir Mattia de ce qu’il avait à répondre.

« Comme moi, monsieur le juge de paix, dis-je, il vous racontera la vérité, toute la vérité.

— C’est bien, c’est bien », interrompit vivement le juge de paix comme s’il voulait me couper la parole.

Mattia sortit, mais avant il eut le temps de me lancer un rapide coup d’oeil pour me dire qu’il m’avait compris.

« On vous accuse d’avoir volé une vache », me dit le juge de paix en me regardant dans les deux yeux.

Je répondis que nous avions acheté cette vache à la foire d’Ussel, et je nommai le vétérinaire qui nous avait assistés dans cet achat.

« Cela sera vérifié.

— Je l’espère, car ce sera cette vérification qui prouvera notre innocence.

— Et dans quelle intention avez-vous acheté une vache ?

— Pour la conduire à Chavanon et l’offrir à la femme qui a été ma nourrice, en reconnaissance de ses soins et en souvenir de mon affection pour elle.

— Et comment se nomme cette femme ?

— Mère Barberin.

— Est-ce la femme d’un ouvrier maçon qui, il y a quelques années, a été estropié à Paris ?

— Oui, monsieur le juge de paix.

— Cela aussi sera vérifié. »

Mais je ne répondis pas à cette parole comme je l’avais fait pour le vétérinaire d’Ussel.

Voyant mon embarras, le juge de paix me pressa de questions et je dus répondre que, s’il interrogeait mère Barberin, le but que nous nous étions proposé se trouvait manqué, il n’y avait plus de surprise.

Cependant, au milieu de mon embarras, j’éprouvais une vive satisfaction : puisque le juge de paix connaissait mère Barberin et qu’il s’informerait auprès d’elle de la vérité ou de la fausseté de mon récit, cela prouvait que mère Barberin était toujours vivante.

J’en éprouvai bientôt une plus grande encore ; au milieu de ces questions, le juge de paix me dit que Barberin était retourné à Paris depuis quelque temps.

Cela me rendit si joyeux que je trouvai des paroles persuasives pour le convaincre que la déposition du vétérinaire devait suffire pour prouver que nous n’avions pas volé notre vache.

« Et où avez-vous eu l’argent nécessaire pour acheter cette vache ? »

C’était là la question qui avait si fort effrayé Mattia quand il avait prévu qu’elle nous serait adressée.

« Nous l’avons gagné.

— Où ? Comment ? »

J’expliquai comment, depuis Paris jusqu’à Varses et depuis Varses jusqu’au Mont-Dore, nous l’avions gagné et amassé sou à sou.

« Et qu’alliez-vous faire à Varses ? »

Cette question m’obligea à un nouveau récit ; quand le juge de paix entendit que j’avais été enseveli dans la mine de la Truyère, il m’arrêta, et d’une voix tout adoucie, presque amicale :

« Lequel de vous deux est Rémi ? dit-il.

— Moi, monsieur le juge de paix.

— Qui le prouve ? Tu n’as pas de papiers, m’a dit le gendarme.

— Non, monsieur le juge de paix.

— Allons, raconte-moi comment est arrivée la catastrophe de Varses. J’en ai lu le récit dans les journaux ; si tu n’es pas vraiment Rémi, tu ne me tromperas pas. Je t’écoute, fais donc attention. »

Le tutoiement du juge de paix m’avait donné du courage ; je voyais bien qu’il ne nous était pas hostile.

Quand j’eus achevé mon récit, le juge de paix me regarda longuement avec des yeux doux et attendris. Je m’imaginais qu’il allait me dire qu’il nous rendait la liberté, mais il n’en fut rien. Sans m’adresser la parole, il me laissa seul. Sans doute il allait interroger Mattia pour voir si nos deux récits s’accorderaient.

Je restai assez longtemps livré à mes réflexions ; mais à la fin le juge de paix revint avec Mattia.

« Je vais faire prendre des renseignements à Ussel, dit-il, et si, comme je l’espère, ils confirment vos récits, demain on vous mettra en liberté.

— Et notre vache ? demanda Mattia.

— On vous la rendra.

— Ce n’est pas cela que je voulais dire, répliqua Mattia ; qui va lui donner à manger ? qui va la traire ?

— Sois tranquille, gamin. »

Mattia aussi était rassuré.

« Si on trait notre vache, dit-il en souriant, est-ce qu’on ne pourrait pas nous donner le lait ? cela serait bien bon pour notre souper. »

Aussitôt que le juge de paix fut parti, j’annonçai à Mattia les deux grandes nouvelles qui m’avaient fait oublier que nous étions en prison : mère Barberin vivante, et Barberin à Paris.

« La vache du prince fera son entrée triomphale », dit Mattia.

Et dans sa joie il se mit à danser en chantant ; je lui pris les mains, entraîné par sa gaieté, et Capi, qui jusqu’alors était resté dans un coin, triste et inquiet, vint se placer au milieu de nous debout sur ses deux pattes de derrière. Alors nous nous livrâmes à une si belle danse que le concierge effrayé vint voir si nous ne nous révoltions pas.

Il nous engagea à nous taire ; mais il ne nous adressa pas la parole brutalement comme lorsqu’il était entré avec le juge de paix.

Par là nous comprîmes que notre position n’était pas mauvaise, et bientôt nous eûmes la preuve que nous ne nous étions pas trompés, car il ne tarda pas à rentrer nous apportant une grande terrine toute pleine de lait, – le lait de notre vache. Mais ce n’était pas tout ; avec la terrine, il nous donna un gros pain blanc et un morceau de veau froid qui, nous dit-il, nous était envoyé par M. le juge de paix.

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Chapitre 9
Mère Barberin

Notre nuit sur le lit de camp ne fut pas mauvaise ; nous en avions passé de moins agréables à la belle étoile.
« J’ai rêvé de l’entrée de la vache, me dit Mattia.
— Et moi aussi. »

À huit heures du matin notre porte s’ouvrit, et nous vîmes entrer le juge de paix, suivi de notre ami le vétérinaire, qui avait voulu venir lui-même nous mettre en liberté.

Quant au juge de paix, sa sollicitude pour deux prisonniers innocents ne se borna pas seulement au dîner qu’il nous avait offert la veille : il me remit un beau papier timbré.

« Vous avez été des fous, me dit-il amicalement, de vous embarquer ainsi sur les grands chemins ; voici un passeport que je vous ai fait délivrer par le maire, ce sera votre sauvegarde désormais. Bon voyage, les enfants ! »

Et il nous donna une poignée de main ; quant au vétérinaire, il nous embrassa.

Nous étions entrés misérablement dans ce village ; nous en sortîmes triomphalement, menant notre vache par la longe et marchant la tête haute. Les paysans qui se tenaient sur leurs portes nous jetaient de bons regards.

Nous ne tardâmes pas à atteindre le village où j’avais couché avec Vitalis ; de là nous n’avions plus qu’une grande lande à traverser pour arriver à la côte qui descend à Chavanon.

« Tu sais que je t’ai promis des crêpes chez mère Barberin, mais, pour faire des crêpes, il faut du beurre, de la farine et des oeufs.

— Cela doit être joliment bon.

— Je crois bien que c’est bon, tu verras ; ça se roule et on s’en met plein la bouche ; mais il n’y a peut-être pas de beurre ni de farine chez mère Barberin, car elle n’est pas riche ; si nous lui en portions ?

— C’est une fameuse idée.

— Alors, tiens la vache, surtout ne la lâche pas ; je vais entrer chez cet épicier et acheter du beurre et de la farine. Quant aux oeufs, si la mère Barberin n’en a pas, elle en empruntera, car nous pourrions les casser en route. »

J’aurais voulu ne pas presser notre vache ; mais j’avais si grande hâte d’arriver que malgré moi j’allongeais le pas.

Encore dix kilomètres, encore huit, encore six ; chose curieuse, la route me paraissait plus longue, en me rapprochant de mère Barberin, que le jour où je m’étais éloigné d’elle, et cependant, ce jour-là, il tombait une pluie froide dont j’avais gardé le souvenir.

Mais j’étais tout ému, tout fiévreux, et à chaque instant je regardais l’heure à ma montre.

« N’est-ce pas un beau pays ? disais-je à Mattia.

— Ce ne sont pas les arbres qui gênent la vue.

— Quand nous descendrons la côte vers Chavanon, tu en verras des arbres, et des beaux, des chênes, des châtaigniers !

— Avec des châtaignes ?

— Parbleu ! Et puis, dans la cour de mère Barberin il y a un poirier crochu sur lequel on joue au cheval, qui donne des poires grosses comme ça, et bonnes ; tu verras. »

En parlant ainsi et en marchant toujours à grands pas, nous étions arrivés au haut de la colline où commence la côte qui, par plusieurs lacets, conduit à Chavanon, en passant devant la maison de mère Barberin.

Encore quelques pas, et nous touchions à l’endroit où j’avais demandé à Vitalis la permission de m’asseoir sur le parapet pour regarder la maison de mère Barberin, que je pensais ne jamais revoir.

« Prends la longe », dis-je à Mattia.

Et d’un bond je sautai sur le parapet ; rien n’avait changé dans notre vallée ; elle avait toujours le même aspect ; entre ses deux bouquets d’arbres, j’aperçus le toit de la maison de mère Barberin.

À ce moment, un petit flocon de fumée jaune s’éleva au-dessus de la cheminée, et, comme le vent ne soufflait pas, elle monta droit dans l’air le long du flanc de la colline.

« Mère Barberin est chez elle », dis-je.

Une légère brise passa dans les arbres, et, abattant la colonne de fumée, elle nous la jeta dans le visage : cette fumée sentait les feuilles de chêne.

Alors tout à coup je sentis les larmes m’emplir les yeux et, sautant à bas du parapet, j’embrassai Mattia. Capi se jeta sur moi, et, le prenant dans mes bras, je l’embrassai aussi. Mattia, lui, alla embrasser la vache sur le front.

« Descendons vite, dis-je.

— Si mère Barberin est chez elle, comment allons-nous arranger notre surprise ? demanda Mattia.

— Tu vas entrer seul ; tu diras que tu lui amènes une vache de la part du prince, et quand elle te demandera de quel prince il s’agit, je paraîtrai. »

Comme nous arrivions à l’un des coudes de la route qui se trouvait juste au-dessus de la maison de mère Barberin, nous vîmes une coiffe blanche apparaître dans la cour : c’était mère Barberin ; elle ouvrit la barrière et, sortant sur la route, elle se dirigea du côté du village.

Nous nous étions arrêtés et je l’avais montrée à Mattia.

« Elle s’en va, dit-il ; et notre surprise ?

— Nous allons en inventer une autre.

— Laquelle ?

— Je ne sais pas.

— Si tu l’appelais ? »

La tentation fut vive, cependant j’y résistai ; je m’étais pendant plusieurs mois fait la fête d’une surprise, je ne pouvais pas y renoncer ainsi tout à coup.

Nous ne tardâmes pas à arriver devant la barrière de mon ancienne maison, et nous entrâmes comme j’entrais autrefois.

Connaissant bien les habitudes de mère Barberin, je savais que la porte ne serait fermée qu’à la clenche et que nous pourrions entrer dans la maison ; mais avant tout il fallait mettre notre vache à l’étable. J’allai donc voir dans quel état était cette étable, et je la trouvai telle qu’elle était autrefois, encombrée seulement de fagots. J’appelai Mattia, et, après avoir attaché notre vache devant l’auge, nous nous occupâmes à entasser vivement ces fagots dans un coin, ce qui ne fut pas long, car elle n’était pas bien abondante la provision de bois de mère Barberin.

« Maintenant, dis-je à Mattia, nous allons entrer dans la maison ; je m’installerai au coin du feu pour que mère Barberin me trouve là. Comme la barrière grincera lorsqu’elle la poussera pour rentrer, tu auras le temps de te cacher derrière le lit avec Capi, et elle ne verra que moi ; crois-tu qu’elle sera surprise ! »

Les choses s’arrangèrent ainsi. Nous entrâmes dans la maison, et j’allai m’asseoir dans la cheminée, à la place où j’avais passé tant de soirées d’hiver. Comme je ne pouvais pas couper mes longs cheveux, je les cachai sous le col de ma veste, et, me pelotonnant, je me fis tout petit pour ressembler autant que possible au Rémi, au petit Rémi de mère Barberin.

De ma place je voyais la barrière, et il n’y avait pas à craindre que mère Barberin nous arrivât sur le dos à l’improviste.

Ainsi installé, je pus regarder autour de moi. Il me sembla que j’avais quitté la maison la veille seulement : rien n’était changé, tout était à la même place ; et le papier avec lequel un carreau cassé par moi avait été raccommodé n’avait pas été remplacé, bien que terriblement enfumé et jauni.

Si j’avais osé quitter ma place, j’aurais eu plaisir à voir de près chaque objet ; mais, comme mère Barberin pouvait survenir d’un moment à l’autre, il me fallait rester en observation.

Tout à coup j’aperçus une coiffe blanche ; en même temps la hart qui soutenait la barrière craqua.

« Cache-toi vite », dis-je à Mattia.

Je me fis de plus en plus petit.

La porte s’ouvrit : du seuil mère Barberin m’aperçut.

« Qui est là ? » dit-elle.

Je la regardai sans répondre, et de son côté elle me regarda aussi.

Tout à coup ses mains furent agitées par un tremblement.

« Mon Dieu, murmura-t-elle, mon Dieu, est-ce possible, Rémi ! »

Je me levai et, courant à elle, je la pris dans mes bras.

« Maman !

— Mon garçon, c’est mon garçon ! »

Il nous fallut plusieurs minutes pour nous remettre et pour nous essuyer les yeux.

« Bien sûr, dit-elle, que, si je n’avais pas toujours pensé à toi, je ne t’aurais pas reconnu ; es-tu changé, grandi, forci ! »

Un reniflement étouffé me rappela que Mattia était caché derrière le lit, je l’appelai ; il se releva.

« Celui-là, c’est Mattia, dis-je, mon frère.

— Ah ! tu as donc retrouvé tes parents ? s’écria mère Barberin.

— Non, je veux dire que c’est mon camarade, mon ami, et voilà Capi, mon camarade aussi et mon ami ; salue la mère de ton maître, Capi ! »

Capi se dressa sur ses deux pattes de derrière, et, ayant mis une de ses pattes de devant sur son coeur, il s’inclina gravement, ce qui fit beaucoup rire mère Barberin et sécha ses larmes.

Mattia, qui n’avait pas les mêmes raisons que moi pour s’oublier, me fit signe pour me rappeler notre surprise.

« Si tu voulais, dis-je à mère Barberin, nous irions un peu dans la cour ; c’est pour voir le poirier crochu dont j’ai souvent parlé à Mattia.

— Nous pouvons aussi aller voir ton jardin, car je l’ai gardé tel que tu l’avais arrangé, pour que tu le retrouves quand tu reviendrais, car j’ai toujours cru et contre tous que tu reviendrais. »

Le moment était venu.

« Et l’étable à vache, dis-je, a-t-elle changé depuis le départ de la pauvre Roussette, qui était comme moi et qui ne voulait pas s’en aller ?

— Non, bien sûr, j’y mets mes fagots. »

Comme nous étions justement devant l’étable, mère Barberin en poussa la porte, et instantanément notre vache, qui avait faim et qui croyait sans doute qu’on lui apportait à manger, se mit à beugler.

« Une vache, une vache dans l’étable ! » s’écria mère Barberin.

Alors, n’y tenant plus, Mattia et moi, nous éclatâmes de rire.

Mère Barberin nous regarda bien étonnée ; mais c’était une chose si invraisemblable que l’installation de cette vache dans l’étable, que, malgré nos rires, elle ne comprit pas.

« Je n’ai pas voulu revenir les mains vides chez mère Barberin, qui a été si bonne pour son petit Rémi, l’enfant abandonné ; alors, en cherchant ce qui pourrait être le plus utile, j’ai pensé que ce serait une vache pour remplacer la Roussette, et à la foire d’Ussel nous avons acheté celle-là avec l’argent que nous avons gagné, Mattia et moi.

— Oh ! le bon enfant, le cher garçon ! » s’écria mère Barberin en m’embrassant.

Puis nous entrâmes dans l’étable pour que mère Barberin pût examiner notre vache, qui maintenant était sa vache. À chaque découverte que mère Barberin faisait, elle poussait des exclamations de contentement et d’admiration.

« Quelle belle vache ! »

Tout à coup elle s’arrêta et me regardant :

« Ah çà ! tu es donc devenu riche ?

— Je crois bien, dit Mattia en riant, il nous reste cinquante-huit sous. »

Et mère Barberin répéta son refrain, mais avec une variante :

« Les bons garçons ! »

Cela me fut une douce joie de voir qu’elle pensait à Mattia, et qu’elle nous réunissait dans son coeur.

Pendant ce temps, notre vache continuait de meugler.

« Elle demande qu’on veuille bien la traire », dit Mattia.

Sans en écouter davantage je courus à la maison chercher le seau de fer-blanc bien récuré, dans lequel on trayait autrefois la Roussette et que j’avais vu accroché à sa place ordinaire, bien que depuis longtemps il n’y eût plus de vache à l’étable chez mère Barberin. En revenant je l’emplis d’eau, afin qu’on pût laver la mamelle de notre vache, qui était pleine de poussière.

Quelle satisfaction pour mère Barberin quand elle vit son seau aux trois quarts rempli d’un beau lait mousseux !

« Je crois qu’elle donnera plus de lait que la Roussette », dit-elle.

La vache traite, on la lâcha dans la cour pour qu’elle pût paître, et nous rentrâmes à la maison où, en venant chercher le seau, j’avais préparé sur la table, en belle place, notre beurre et notre farine.

Quand mère Barberin aperçut cette nouvelle surprise, elle recommença ses exclamations ; mais je crus que la franchise m’obligeait à les interrompre :

« Celle-là, dis-je, est pour nous au moins autant que pour toi ; nous mourons de faim et nous avons envie de manger des crêpes. Te rappelles-tu comment nous avons été interrompus le dernier mardi-gras que j’ai passé ici, et comment le beurre que tu avais emprunté pour me faire des crêpes a servi à fricasser des oignons dans la poêle ? cette fois-ci, nous ne serons pas dérangés.

— Tu sais donc que Barberin est à Paris ! demanda mère Barberin.

— Oui.

— Et sais-tu aussi ce qu’il est allé faire à Paris ?

— Non.

— Cela a de l’intérêt pour toi.

— Pour moi ? » dis-je effrayé.

Mais, avant de répondre, mère Barberin regarda Mattia comme si elle n’osait parler devant lui.

« Oh ! tu peux parler devant Mattia, dis-je, je t’ai expliqué qu’il était un frère pour moi, tout ce qui m’intéresse l’intéresse aussi.

— C’est que cela est assez long à expliquer », dit-elle.

Je vis qu’elle avait de la répugnance à parler, et, ne voulant pas la presser devant Mattia de peur qu’elle refusât, ce qui, me semblait-il, devait peiner celui-ci, je décidai d’attendre pour savoir ce que Barberin était allé faire à Paris.

Quand Mattia fut sorti, j’interrogeai mère Barberin.

« Maintenant que nous sommes seuls, me diras-tu en quoi le voyage de Barberin à Paris est intéressant pour moi ?

— Bien sûr, mon enfant, et avec plaisir encore. »

Avec plaisir ! Je fus stupéfait.

Avant de continuer, mère Barberin regarda du côté de la porte.

Rassurée, elle revint vers moi et à mi-voix, avec le sourire sur le visage :

« Il paraît que ta famille te cherche !

— Ma famille !

— Oui, ta famille, mon Rémi.

— J’ai une famille, moi ? J’ai une famille, mère Barberin, moi l’enfant abandonné !

— Il faut croire que ce n’a pas été volontairement qu’on t’a abandonné, puisque maintenant on te cherche.

— Qui me cherche ? Oh ! mère Barberin, parle, parle vite, je t’en prie ! »

Puis tout à coup il me sembla que j’étais fou, et je m’écriai :

« Mais non, c’est impossible, c’est Barberin qui me cherche.

— Oui, sûrement, mais pour ta famille.

— Non, pour lui, pour me reprendre, pour me revendre ; mais il ne me reprendra pas.

— Oh ! mon Rémi, comment peux-tu penser que je me prêterais à cela ?

— Il veut te tromper, mère Barberin.

— Voyons, mon enfant, sois raisonnable, écoute ce que j’ai à te dire et ne te fais point ainsi des frayeurs.

— Je me souviens.

— Écoute ce que j’ai entendu moi-même : cela, tu le croiras, n’est-ce pas ? Il y aura lundi prochain un mois, j’étais à travailler dans le fournil, quand un homme, ou pour mieux dire un monsieur, entra dans la maison, où se trouvait Barberin à ce moment. “C’est vous qui vous nommez Barberin ? dit le monsieur qui parlait avec l’accent de quelqu’un qui ne serait pas de notre pays. – Oui, répondit Jérôme, c’est moi. – C’est vous qui avez trouvé un enfant à Paris, avenue de Breteuil, et qui vous êtes chargé de l’élever ? – Oui. – Où est cet enfant présentement, je vous prie ? – Qu’est-ce que ça vous fait, je vous prie ?” répondit Jérôme. »

Si j’avais douté de la sincérité de mère Barberin, j’aurais reconnu à l’amabilité de cette réponse de Barberin qu’elle me rapportait bien ce qu’elle avait entendu.

« Tu sais, continua-t-elle, que, de dedans le fournil, on entend ce qui se dit ici, et puis il était question de toi, ça me donnait envie d’écouter. Alors, comme pour mieux entendre je m’approchais, je marchai sur une branche qui se cassa. “Nous ne sommes donc pas seuls ? dit le monsieur. – C’est ma femme, répondit Jérôme. – Il fait bien chaud ici, dit le monsieur ; si vous vouliez, nous sortirions pour causer.” Ils s’en allèrent tous deux et ce fut seulement trois ou quatre heures après que Jérôme revint tout seul. Tu t’imagines combien j’étais curieuse de savoir ce qui s’était dit entre Jérôme et ce monsieur qui était peut-être ton père ; mais Jérôme ne répondit pas à tout ce que je lui demandai. Il me dit seulement que ce monsieur n’était pas ton père, mais qu’il faisait des recherches pour te retrouver de la part de ta famille.

— Et où est ma famille ? Quelle est-elle ? Ai-je un père ? une mère ?

— Ce fut ce que je demandai comme toi à Jérôme. Il me dit qu’il n’en savait rien. Puis il ajouta qu’il allait partir pour Paris afin de retrouver le musicien auquel il t’avait loué, et qui lui avait donné son adresse à Paris rue de Lourcine chez un autre musicien appelé Garofoli. J’ai bien retenu tous les noms, retiens-les toi-même.

— Je les connais, sois tranquille ; et depuis son départ, Barberin ne t’a rien fait savoir ?

— Non, sans doute il cherche toujours ; le monsieur lui avait donné cent francs en cinq louis d’or, et depuis il lui aura donné sans doute d’autre argent. Tout cela, et aussi les beaux langes dans lesquels tu étais enveloppé lorsqu’on t’a trouvé, est la preuve que tes parents sont riches ; quand je t’ai vu là au coin de la cheminée, j’ai cru que tu les avais retrouvés, et c’est pour cela que j’ai cru que ton camarade était ton vrai frère. »

À ce moment, Mattia passa devant la porte, je l’appelai :

« Mattia, mes parents me cherchent, j’ai une famille, une vraie famille. »

Mais, chose étrange, Mattia ne parut pas partager ma joie et mon enthousiasme.

Alors je lui fis le récit de ce que mère Barberin venait de me rapporter.

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Chapitre 10
L’ancienne et la nouvelle famille

Je dormis peu cette nuit-là ; et cependant combien de fois, en ces derniers temps, m’étais-je fait fête de coucher dans mon lit d’enfant où j’avais passé tant de bonnes nuits, autrefois, sans m’éveiller, blotti dans mon coin, les couvertures tirées jusqu’au menton ! Combien de fois aussi, lorsque j’avais été obligé de coucher à la belle étoile (les étoiles ne sont pas belles par tous les temps, hélas !), combien de fois, glacé par le froid de la nuit, ou transpercé jusqu’aux os par la rosée du matin, avais-je regretté cette bonne couverture !

Aussitôt que je fus couché je m’endormis, car j’étais fatigué de ma journée et aussi de la nuit passée dans la prison ; mais je ne tardai pas à me réveiller en sursaut, et alors il me fut impossible de retrouver le sommeil ; j’étais trop agité, trop enfiévré.

Ma famille me cherchait ; mais, pour la retrouver, c’était à Barberin que je devais m’adresser.

Cette pensée seule suffisait pour assombrir ma joie ; j’aurais voulu que Barberin ne fût pas mêlé à mon bonheur. Je n’avais pas oublié ses paroles à Vitalis lorsqu’il m’avait vendu à celui-ci, et bien souvent je me les étais répétées : « Il y aura du profit pour ceux qui auront élevé cet enfant ; si je n’avais pas compté là-dessus, je ne m’en serais jamais chargé. » Cela avait, depuis cette époque, entretenu mes mauvais sentiments à l’égard de Barberin.

Enfin il fallait bien en passer par là, puisqu’il était impossible de faire autrement ; ce serait à moi plus tard, quand je serais riche, de bien marquer la différence que j’établissais dans mon coeur entre la femme et le mari, ce serait à moi de remercier et de récompenser mère Barberin.

Pour le moment je n’avais qu’à m’occuper de Barberin, c’est-à-dire que je devais le chercher et le trouver, car il n’était pas de ces maris qui ne font point un pas sans dire à leur femme où ils vont et où l’on pourra s’adresser, si l’on a besoin d’eux. Tout ce que mère Barberin savait, c’était que son homme était à Paris ; depuis son départ il n’avait point écrit, pas plus qu’il n’avait envoyé de ses nouvelles par quelque compatriote, quelque maçon revenant au pays ; ces attentions amicales n’étaient point dans ses habitudes.

Où était-il, où logeait-il ? elle ne le savait pas précisément et de façon à pouvoir lui adresser une lettre ; mais il n’y avait qu’à le chercher chez deux ou trois logeurs du quartier Mouffetard dont elle connaissait les noms, et on le trouverait certainement chez l’un ou chez l’autre.

Je devais donc partir pour Paris et chercher moi-même celui qui me cherchait.

Assurément c’était pour moi une joie bien grande, bien inespérée, d’avoir une famille ; cependant cette joie, dans les conditions où elle m’arrivait, n’était pas sans mélange.

J’avais espéré que nous pourrions passer plusieurs jours tranquilles, heureux, auprès de mère Barberin, jouer à mes anciens jeux avec Mattia, et voilà que, le lendemain même, nous devions nous remettre en route.

Nous voilà de nouveau sur les grands chemins, le sac au dos, Capi en avant de nous ; nous marchons à grands pas, ou, plus justement, de temps en temps, sans trop savoir ce que je fais, poussé à mon insu par la hâte d’arriver à Paris, j’allonge le pas.

Mais Mattia, après m’avoir suivi un moment, me dit que, si nous allons ainsi, nous ne tarderons pas à être à bout de forces, et alors je ralentis ma marche, puis bientôt de nouveau je l’accélère.

Si nous n’avions pas été obligés de gagner notre pain quotidien, j’aurais, malgré Mattia, continué de forcer le pas ; mais il fallait jouer dans les gros villages qui se trouvaient sur notre route, et, en attendant que mes riches parents eussent partagé avec nous leurs richesses, nous devions nous contenter des petits sous que nous ramassions difficilement çà et là, au hasard.

Nous mîmes donc plus de temps que je n’aurais voulu à nous rendre de la Creuse dans la Nièvre, c’est-à-dire de Chavanon à Dreuzy, en passant par Aubusson, Montluçon, Moulins et Decize.

D’ailleurs, en plus du pain quotidien, nous avions encore une autre raison qui nous obligeait à faire des recettes aussi grosses que possible. Je n’avais pas oublié ce que mère Barberin m’avait dit quand elle m’avait assuré qu’avec toutes mes richesses je ne pourrais jamais la rendre plus heureuse que je ne l’avais fait avec ma pauvreté, et je voulais que ma petite Lise fût heureuse comme l’avait été mère Barberin. Assurément je partagerais ma richesse avec Lise, cela ne faisait pas de doute, au moins pour moi ; mais, en attendant, mais avant que je fusse riche, je voulais porter à Lise un cadeau acheté avec l’argent que j’aurais gagné, – le cadeau de la pauvreté.

Ce fut une poupée et un ménage que nous achetâmes à Decize ; ce qui, par bonheur, coûtait moins cher qu’une vache.

De Decize à Dreuzy, nous n’avions plus qu’à nous hâter, ce que nous fîmes, car, à l’exception de Châtillon-en-Bazois, nous ne trouvions sur notre route que de pauvres villages, où les paysans n’étaient pas disposés à prendre sur leur nécessaire pour être généreux avec des musiciens dont ils n’avaient pas souci.

À partir de Châtillon nous suivîmes les bords du canal, et ces rives boisées, cette eau tranquille, ces péniches qui s’en allaient doucement traînées par des chevaux, me reportèrent au temps heureux où, sur Le Cygne, avec Mme Milligan et Arthur, j’avais ainsi navigué sur un canal. Où était-il maintenant Le Cygne ? Combien de fois, lorsque nous avions traversé ou longé un canal, avais-je demandé si l’on avait vu passer un bateau de plaisance qui, par sa véranda, par son luxe d’aménagement, ne pouvait être confondu avec aucun autre ! Sans doute Mme Milligan était retournée en Angleterre, avec son Arthur guéri. C’était là le probable, c’était là ce qu’il était sensé de croire, et cependant, plus d’une fois, côtoyant les bords de ce canal du Nivernais, je me demandai, en apercevant de loin un bateau traîné par des chevaux, si ce n’était pas Le Cygne qui venait vers nous.

Comme nous étions à l’automne, nos journées de marche étaient moins longues que dans l’été, et nous prenions nos dispositions pour arriver autant que possible dans les villages où nous devions coucher, avant que la nuit fût tout à fait tombée. Cependant, bien que nous eussions forcé le pas, surtout dans la fin de notre étape, nous n’entrâmes à Dreuzy qu’à la nuit noire.

Pour arriver chez la tante de Lise, nous n’avions qu’à suivre le canal, puisque le mari de tante Catherine, qui était éclusier, demeurait dans une maison bâtie à côté même de l’écluse dont il avait la garde ; cela nous épargna du temps, et nous ne tardâmes pas à trouver cette maison, située à l’extrémité du village, dans une prairie plantée de hauts arbres qui de loin paraissaient flotter dans le brouillard.

Mon coeur battait fort en approchant de cette maison, dont la fenêtre était éclairée par la réverbération d’un grand feu qui brûlait dans la cheminée, en jetant de temps en temps des nappes de lumière rouge, qui illuminaient notre chemin.

Lorsque nous fûmes tout près de la maison, je vis que la porte et la fenêtre étaient fermées ; mais, par cette fenêtre qui n’avait ni volets ni rideaux, j’aperçus Lise à table, à côté de sa tante, tandis qu’un homme, son oncle sans doute, placé devant elle, nous tournait le dos.

« On soupe, dit Mattia, c’est le bon moment. »

Mais je l’arrêtai de la main sans parler, tandis que de l’autre je faisais signe à Capi de rester derrière moi silencieux.

Puis, dépassant la bretelle de ma harpe, je me préparai à jouer.

« Ah ! oui, dit Mattia à voix basse, une sérénade, c’est une bonne idée.

— Non, pas toi, moi tout seul. »

Et je jouai les premières notes de ma chanson napolitaine, mais sans chanter, pour que ma voix ne me trahît pas.

En jouant, je regardais Lise ; elle leva vivement la tête, et je vis ses yeux lancer comme un éclair.

Je chantai.

Alors, elle sauta à bas de sa chaise et courut vers la porte ; je n’eus que le temps de donner ma harpe à Mattia, Lise était dans mes bras.

On nous fit entrer dans la maison, puis, après que tante Catherine m’eut embrassé, elle mit deux couverts sur la table.

Mais alors je la priai d’en mettre un troisième.

« Si vous voulez bien, dis-je, nous avons une petite camarade avec nous. »

Et, de mon sac, je tirai notre poupée, que j’assis sur la chaise qui était à côté de celle de Lise.

Le regard que Lise me jeta, je ne l’ai jamais oublié, et je le vois encore.

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Chapitre 11
Barberin

Si je n’avais pas eu hâte d’arriver à Paris, je serais resté longtemps, très longtemps avec Lise ; nous avions tant de choses à nous dire, et nous pouvions nous en dire si peu avec le langage que nous employions !

Lise avait à me raconter son installation à Dreuzy, comment elle avait été prise en grande amitié par son oncle et sa tante, qui, des cinq enfants qu’ils avaient eus, n’en avaient plus un seul, malheur trop commun dans les familles de la Nièvre, où les femmes abandonnent leurs propres enfants pour être nourrices à Paris ; – comment ils la traitaient comme leur vraie fille ; comment elle vivait dans leur maison, quelles étaient ses occupations, quels étaient ses jeux et ses plaisirs : la pêche, les promenades en bateau, les courses dans les grands bois, qui prenaient presque tout son temps, puisqu’elle ne pouvait pas aller à l’école.

Mes courses à travers la France avec Vitalis pendant plusieurs années et avec Mattia en ces derniers mois m’avaient fait parcourir bien des pays ; je n’en avais vu aucun d’aussi curieux que celui au milieu duquel nous nous trouvions en ce moment : des bois immenses, de belles prairies, des rochers, des collines, des cavernes, des cascades écumantes, des étangs tranquilles, et dans la vallée étroite aux coteaux escarpés de chaque côté, le canal, qui se glissait en serpentant. C’était superbe ; on n’entendait que le murmure des eaux, le chant des oiseaux ou la plainte du vent dans les grands arbres. Il est vrai que j’avais trouvé aussi, quelques années auparavant, que la vallée de la Bièvre était jolie. Je ne voudrais donc pas qu’on me crût trop facilement sur parole. Ce que je veux dire, c’est que partout où je me suis promené avec Lise, où nous avons joué ensemble, le pays m’a paru posséder des beautés et un charme que d’autres, plus favorisés peut-être, n’avaient pas à mes yeux. J’ai vu ce pays avec Lise, et il est resté dans mon souvenir éclairé par ma joie.

Cependant, malgré tout, il fallut quitter Lise et ce pays pour se remettre en route. Mais pour moi ce fut sans trop de chagrin ; j’avais si souvent caressé mes rêves de richesse que j’en étais arrivé à croire, non pas que je serais riche un jour, mais que j’étais riche déjà, et que je n’avais qu’à former un souhait pour pouvoir le réaliser dans un avenir prochain, très prochain, presque immédiat.

À partir de Corbeil, nous retrouvâmes la route que nous avions suivie six mois auparavant quand nous avions quitté Paris pour aller à Chavanon, et, avant d’arriver à Villejuif, nous entrâmes dans la ferme où nous avions donné le premier concert de notre association en faisant danser une noce. Le marié et la mariée nous reconnurent, et ils voulurent que nous les fissions danser encore. On nous donna à souper et à coucher.

Ce fut de là que nous partîmes le lendemain matin pour faire notre rentrée dans Paris ; il y avait juste six mois et quatorze jours que nous en étions sortis.

Mais la journée du retour ne ressemblait guère à celle du départ : le temps était gris et froid ; plus de soleil au ciel, plus de fleurs, plus de verdure sur les bas côtés de la route. Le soleil d’été avait accompli son oeuvre, puis étaient venus les premiers brouillards de l’automne ; ce n’étaient plus des fleurs de giroflées qui, du haut des murs, nous tombaient maintenant sur la tête, c’étaient des feuilles desséchées qui se détachaient des arbres jaunis.

Pour Mattia, à mesure que nous approchions de Paris, il était de plus en plus mélancolique, et souvent il marchait durant des heures entières sans m’adresser la parole. Jamais il ne m’avait dit la cause de cette tristesse, et moi, m’imaginant qu’elle tenait uniquement à ses craintes de séparation, je n’avais pas voulu répéter ce que je lui avais expliqué plusieurs fois, c’est-à-dire que mes parents ne pouvaient pas avoir la pensée de nous séparer.

Ce fut seulement quand nous nous arrêtâmes pour déjeuner, avant d’arriver aux fortifications, que, tout en mangeant son pain, assis sur une pierre, il me dit ce qui le préoccupait si fort.

« Sais-tu à qui je pense au moment d’entrer à Paris ?

— À qui ?

— Oui, à qui ; c’est à Garofoli. S’il était sorti de prison ? Quand on m’a dit qu’il était en prison, je n’ai pas eu l’idée de demander pour combien de temps ; il peut donc être en liberté, maintenant, et revenu dans son logement de la rue de Lourcine. C’est rue Mouffetard que nous devons chercher Barberin, c’est-à-dire dans le quartier même de Garofoli, à sa porte. Que se passera-t-il si par hasard il nous rencontre ? il est mon maître, il est mon oncle, il peut donc me reprendre avec lui, sans qu’il me soit possible de lui échapper. Tu avais peur de retomber sous la main de Barberin, tu sens combien j’ai peur de retomber sous celle de Garofoli. Oh ! ma pauvre tête ! Et puis la tête, ce ne serait rien encore à côté de la séparation ; nous ne pourrions plus nous voir, et cette séparation par ma famille serait autrement terrible que par la tienne. Certainement Garofoli voudrait te prendre avec lui et te donner l’instruction qu’il offre à ses élèves avec accompagnement de fouet ; mais toi, tu ne voudrais pas venir, et moi je ne voudrais pas de ta compagnie. Tu n’as jamais été battu, toi ! »

L’esprit emporté par mon espérance, je n’avais pas pensé à Garofoli ; mais tout ce que Mattia venait de me dire était possible, et je n’avais pas besoin d’explications pour comprendre à quel danger nous étions exposés.

« Que veux-tu ? lui demandai-je, veux-tu ne pas entrer dans Paris ?

— Je crois que, si je n’allais pas dans la rue Mouffetard, ce serait assez pour échapper à la mauvaise chance de rencontrer Garofoli.

— Eh bien, ne viens pas rue Mouffetard, j’irai seul ; et nous nous retrouverons quelque part ce soir, à sept heures. »

L’endroit convenu entre Mattia et moi pour nous retrouver fut le bout du pont de l’Archevêché, du côté du chevet de Notre-Dame ; et, les choses ainsi arrangées, nous nous remîmes en route pour entrer dans Paris.

Arrivés à la place d’Italie nous nous séparâmes, émus tous deux comme si nous ne devions plus nous revoir, et, tandis que Mattia et Capi descendaient vers le Jardin des Plantes, je me dirigeai vers la rue Mouffetard, qui n’était qu’à une courte distance.

C’était la première fois depuis six mois que je me trouvais seul sans Mattia, sans Capi près de moi, et, dans ce grand Paris, cela me produisait une pénible sensation.

Mais je ne devais pas me laisser abattre par ce sentiment ; n’allais-je pas retrouver Barberin, et par lui ma famille ?

J’avais écrit sur un papier les noms et les adresses des logeurs chez lesquels je devais trouver Barberin ; mais cela avait été une précaution superflue, je n’avais oublié ni ces noms ni ces adresses, et je n’eus pas besoin de consulter mon papier : Pajot, Barrabaud et Chopinet.

Ce fut Pajot que je rencontrai le premier sur mon chemin en descendant la rue Mouffetard. J’entrai assez bravement dans une gargote qui occupait le rez-de-chaussée d’une maison meublée ; mais ce fut d’une voix tremblante que je demandai Barberin.

« Nous n’avons pas ça ! connais pas ! »

Je remerciai et j’allai un peu plus loin chez Barrabaud ; celui-là, à la profession de logeur en garni, joignait celle de fruitier.

Je posai de nouveau ma question.

« Ah ! oui, Barberin… Nous avons eu ça dans les temps ; il y a au moins quatre ans.

— Cinq, dit la femme, même qu’il nous doit une semaine ; où est-il, ce coquin-là ? »

C’était justement ce que je demandais. Je sortis désappointé et jusqu’à un certain point inquiet. Je n’avais plus que Chopin et, à qui m’adresser, si celui-là ne savait rien ? où chercher Barberin ?

Comme Pajot, Chopinet était restaurateur, et, lorsque j’entrai dans la salle où il faisait la cuisine et où il donnait à manger, plusieurs personnes étaient attablées.

« Barberin, me répondit-il, il n’est plus ici.

— Et où est-il ? demandai-je en tremblant.

— Il n’a pas laissé son adresse. »

Ma figure trahit sans doute ma déception d’une façon éloquente et touchante, car l’un des hommes qui mangeaient à une table placée près du fourneau m’interpella.

« Qu’est-ce que tu lui veux, à Barberin ? » me demanda-t-il.

Il m’était impossible de répondre franchement et de raconter mon histoire.

« Je viens du pays, son pays, Chavanon, pour lui donner des nouvelles de sa femme ; elle m’avait dit que je le trouverais ici.

— Si vous savez où est Barberin, dit le maître d’hôtel en s’adressant à celui qui m’avait interrogé, vous pouvez le dire à ce garçon qui ne lui veut pas de mal, bien sûr ; n’est-ce pas, mon garçon ?

— Oh ! non, monsieur ! »

L’espoir me revint.

« Barberin doit loger maintenant à l’hôtel du Cantal, passage d’Austerlitz ; il y était il y a trois semaines. »

Je remerciai et sortis ; mais, avant d’aller au passage d’Austerlitz qui, je le pensais, était au bout du pont d’Austerlitz, je voulus savoir des nouvelles de Garofoli pour les porter à Mattia.

J’étais précisément tout près de la rue de Lourcine ; je n’eus que quelques pas à faire pour trouver la maison où j’étais venu avec Vitalis. Comme le jour où nous nous y étions présentés pour la première fois, un vieux bonhomme, le même vieux bonhomme, accrochait des chiffons contre la muraille verdâtre de la cour ; c’était à croire qu’il n’avait fait que cela depuis que je l’avais vu.

« Est-ce que M. Garofoli est revenu ? » demandai-je.

Le vieux bonhomme me regarda et se mit à tousser sans me répondre ; il me sembla que je devais laisser comprendre que je savais où était Garofoli, sans quoi je n’obtiendrais rien de ce vieux chiffonnier.

« Est-ce que vous savez quand il doit revenir ? dis-je lorsque la toux fut apaisée.

— Trois mois. »

Garofoli en prison pour trois mois encore, Mattia pouvait respirer, car, avant trois mois, mes parents auraient bien trouvé le moyen de mettre le terrible padrone dans l’impossibilité de rien entreprendre contre son neveu.

Si j’avais eu un moment d’émotion cruelle chez Chopinet, l’espérance maintenant m’était revenue ; j’allais trouver Barberin à l’hôtel du Cantal.

Sans plus tarder je me dirigeai vers le passage d’Austerlitz, plein d’espérance et de joie et, par suite de ces sentiments sans doute, tout disposé à l’indulgence pour Barberin.

En traversant le Jardin des Plantes, la distance n’est pas longue de la rue de Lourcine au passage d’Austerlitz ; je ne tardai pas à arriver devant l’hôtel du Cantal, qui n’avait d’un hôtel que le nom, étant en réalité un misérable garni. Il était tenu par une vieille femme à la tête tremblante et à moitié sourde.

Lorsque je lui eus adressé ma question ordinaire, elle mit sa main en cornet derrière son oreille et elle me pria de répéter ce que je venais de lui demander.

« J’ai l’ouïe un peu dure, dit-elle à voix basse.

— Je voudrais voir Barberin, Barberin de Chavanon ; il loge chez vous, n’est-ce pas ? »

Sans me répondre elle leva ses deux bras en l’air par un mouvement si brusque, que son chat endormi sur elle sauta à terre épouvanté.

« Hélas ! hélas ! » dit-elle.

Puis me regardant avec un tremblement de tête plus fort :

« Seriez-vous le garçon ? demanda-t-elle.

— Quel garçon ?

— Celui qu’il cherchait. »

Qu’il cherchait ! En entendant ce mot, j’eus le coeur serré.

« Barberin ! m’écriai-je.

— Défunt, c’est défunt Barberin qu’il faut dire. »

Je m’appuyai sur ma harpe.

« Il est donc mort ? dis-je en criant assez haut pour me faire entendre, mais d’une voix que l’émotion rendait rauque.

— Il y a huit jours, à l’hôpital Saint-Antoine. »

Je restai anéanti ; mort Barberin ! et ma famille, comment la trouver maintenant ? où la chercher ?

« Alors vous êtes le garçon ? continua la vieille femme, celui qu’il cherchait pour le rendre à sa riche famille ? »

L’espérance me revint, je me cramponnai à cette parole :

« Je vous en prie, madame, dites-moi ce que vous savez.

— Mais je ne sais pas autre chose que ce que je viens de vous raconter, mon garçon, je veux dire mon jeune monsieur.

— Ce que Barberin vous a dit, qui se rapporte à ma famille ? Vous voyez mon émotion, madame, mon trouble, mes angoisses. »

Sans me répondre elle leva de nouveau les bras au ciel :

« En v’là une histoire ! »

En ce moment une femme qui avait la tournure d’une servante entra dans la pièce où nous nous trouvions ; alors la maîtresse de l’hôtel du Cantal, m’abandonnant, s’adressa à cette femme :

« En v’là une histoire ! Ce jeune garçon, ce jeune monsieur que tu vois, c’est celui de qui Barberin parlait ; il arrive, et Barberin n’est plus là, en v’là… une histoire !

— Barberin ne vous a donc jamais parlé de ma famille ? dis-je.

— Plus de vingt fois, plus de cent fois, une famille riche.

— Où demeure cette famille, comment se nomme-t-elle ?

— Ah ! voilà ; Barberin ne m’a jamais parlé de ça. Vous comprenez, il en faisait mystère ; il voulait que la récompense fût pour lui tout seul, comme de juste, et puis c’était un malin. »

Hélas ! oui, je comprenais ; je ne comprenais que trop ce que la vieille femme venait de me dire : Barberin en mourant avait emporté le secret de ma naissance.

Je n’étais donc arrivé si près du but que pour le manquer. Ah ! mes beaux rêves ! mes espérances !

« Et vous ne connaissez personne à qui Barberin en aurait dit plus qu’à vous ? demandai-je à la vieille femme.

— Pas si bête, Barberin, de se confier à personne ; il était bien trop méfiant pour ça.

— Et vous n’avez jamais vu quelqu’un de ma famille venir le trouver ?

— Jamais.

— Des amis à lui, à qui il aurait parlé de ma famille ?

— Il n’avait pas d’amis. »

Je me pris la tête à deux mains ; mais j’eus beau chercher, je ne trouvai rien pour me guider ; d’ailleurs j’étais si ému, si troublé, que j’étais incapable de suivre mes idées.

« Il a reçu une lettre une fois, dit la vieille femme après avoir longuement réfléchi, une lettre chargée.

— D’où venait-elle ?

— Je ne sais pas ; le facteur la lui a donnée à lui-même, je n’ai pas vu le timbre.

— On peut sans doute retrouver cette lettre ?

— Quand il a été mort, nous avons cherché dans ce qu’il avait laissé ici. Ah ! ce n’était pas par curiosité bien sûr, mais seulement pour avertir sa femme ; nous n’avons rien trouvé ; à l’hôpital non plus, on n’a trouvé dans ses vêtements aucun papier, et s’il n’avait pas dit qu’il était de Chavanon, on n’aurait pas pu avertir sa femme.

— Mère Barberin est donc avertie ?

— Pardi ! »

Je restai assez longtemps sans trouver une parole. Que dire ? Que demander ? Ces gens m’avaient dit ce qu’ils savaient. Ils ne savaient rien. Et bien évidemment ils avaient tout fait pour apprendre ce que Barberin avait tenu à leur cacher.

Je remerciai et me dirigeai vers la porte.

« Et où allez-vous comme ça ? me demanda la vieille femme.

— Rejoindre mon ami.

— Ah ! vous avez un ami ?

— Mais oui.

— Il demeure à Paris ?

— Nous sommes arrivés à Paris ce matin.

— Eh bien, vous savez, si vous n’avez pas un hôtel, vous pouvez loger ici ; vous y serez bien, je peux m’en vanter, et dans une maison honnête. Faites attention que, si votre famille vous cherche, fatiguée de ne pas avoir des nouvelles de Barberin, c’est ici qu’elle s’adressera et non ailleurs ; alors vous serez là pour la recevoir ; c’est un avantage, ça ; où vous trouverait-elle, si vous n’étiez pas ici ? ce que j’en dis, c’est dans votre intérêt. Quel âge a-t-il, votre ami ?

— Il est un peu plus jeune que moi.

— Pensez donc ! deux jeunesses sur le pavé de Paris ; on peut faire de si mauvaises connaissances ! Il y a des hôtels qui sont si mal fréquentés ! ce n’est pas comme ici, où l’on est tranquille ; mais c’est le quartier qui veut ça. »

Je n’étais pas bien convaincu que le quartier fût favorable à la tranquillité ; en tout cas, l’hôtel du Cantal était une des plus sales et des plus misérables maisons qu’il fût possible de voir, et dans ma vie de voyages et d’aventures j’en avais vu cependant de bien misérables ; mais la proposition de cette vieille femme était à considérer. D’ailleurs ce n’était pas le moment de me montrer difficile et je n’avais pas ma famille, ma riche famille, pour aller loger avec elle dans les beaux hôtels du boulevard, ou dans sa belle maison, si elle habitait Paris. À l’hôtel du Cantal notre dépense ne serait pas trop grosse, et maintenant nous devions penser à la dépense. Ah ! comme Mattia avait eu raison de vouloir gagner de l’argent, dans notre voyage de Dreuzy à Paris ! Que ferions-nous, si nous n’avions pas dix-sept francs dans notre poche ?

« Combien nous louerez-vous une chambre pour mon ami et moi ? demandai-je.

— Dix sous par jour ; est-ce trop cher ?

— Eh bien, nous reviendrons ce soir, mon ami et moi.

— Rentrez de bonne heure, Paris est mauvais la nuit. »

Avant de rentrer il fallait rejoindre Mattia, et j’avais encore plusieurs heures devant moi, avant le moment fixé pour notre rendez-vous. Ne sachant que faire, je m’en allai tristement au Jardin des Plantes m’asseoir sur un banc, dans un coin isolé. J’avais les jambes brisées et l’esprit perdu.

Ma chute avait été si brusque, si inattendue, si rude ! J’épuiserais donc tous les malheurs les uns après les autres, et chaque fois que j’étendrais la main pour m’établir solidement dans une bonne position, la branche que j’espérais saisir casserait sous mes doigts pour me laisser tomber ; – et toujours ainsi ! N’était-ce point une fatalité que Barberin fût mort au moment où j’avais besoin de lui, et que, dans un esprit de gain, il eût caché à tous le nom et l’adresse de la personne – mon père sans doute –, qui lui avait donné mission de faire des recherches pour me retrouver ?

La nuit vint ; on alluma les becs de gaz ; alors je me dirigeai vers l’église Notre-Dame dont les deux tours se détachaient en noir sur le couchant empourpré. Au chevet de l’église je trouvai un banc pour m’asseoir, ce qui me fut doux, car j’avais les jambes brisées, comme si j’avais fait une très longue marche, et là je repris mes tristes réflexions. Jamais je ne m’étais senti si accablé, si las. En moi, autour de moi, tout était lugubre ; dans ce grand Paris plein de lumière, de bruit et de mouvement, je me sentais plus perdu que je ne l’aurais été au milieu des champs ou des bois.

Un peu avant sept heures j’entendis un aboiement joyeux ; presque aussitôt dans l’ombre j’aperçus un corps blanc arriver sur moi. Avant que j’eusse pu réfléchir, Capi avait sauté sur mes genoux et il me léchait les mains à grands coups de langue ; je le serrai dans mes bras et l’embrassai sur le nez.

Mattia ne tarda pas à paraître :

« Eh bien ? cria-t-il de loin.

— Barberin est mort. »

Il se mit à courir pour arriver plus vite près de moi ; en quelques paroles pressées, je lui racontai ce que j’avais fait et ce que j’avais appris.

Alors il montra un chagrin qui me fut bien doux au coeur, et je sentis que, s’il craignait tout de ma famille pour lui, il n’en désirait pas moins sincèrement, pour moi, que je trouvasse mes parents.

Par de bonnes paroles affectueuses il tâcha de me consoler et surtout de me convaincre qu’il ne fallait pas désespérer.

« Si tes parents ont bien trouvé Barberin, ils s’inquiéteront de ne pas entendre parler de lui ; ils chercheront ce qu’il est devenu et tout naturellement ils arriveront à l’hôtel du Cantal : allons donc à l’hôtel du Cantal ; c’est quelques jours de retard, voilà tout. »

C’était déjà ce que m’avait dit la vieille femme à la tête branlante ; cependant, dans la bouche de Mattia, ces paroles prirent pour moi une tout autre importance. Évidemment il ne s’agissait que d’un retard ; comme j’avais été enfant de me désoler et de désespérer ! Alors, me sentant un peu plus calme, je racontai à Mattia ce que j’avais appris sur Garofoli.

« Encore trois mois ! » s’écria-t-il.

Et il se mit à danser un pas au milieu de la rue, en chantant.

Puis, tout à coup s’arrêtant et venant à moi :

« Comme la famille de celui-ci n’est pas la même chose que la famille de celui-là ! Voilà que tu te désolais parce que tu avais perdu la tienne, et moi voilà que je chante parce que la mienne est perdue.

— Un oncle, ce n’est pas la famille, c’est-à-dire un oncle comme Garofoli ; si tu avais perdu ta soeur Cristina, danserais-tu ?

— Oh ! ne dis pas cela.

— Tu vois bien. »

Par les quais nous gagnâmes le passage d’Austerlitz, et, comme mes yeux n’étaient plus aveuglés par l’émotion, je pus voir combien est belle la Seine, le soir, lorsqu’elle est éclairée par la pleine lune qui met çà et là des paillettes d’argent sur ses eaux éblouissantes comme un immense miroir mouvant.

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Chapitre 12
Recherches

Le lendemain matin, je commençai ma journée par écrire à mère Barberin pour lui faire part de ce que j’avais appris, et ce ne fut pas pour moi un petit travail.
Comment lui dire tout sèchement que son mari était mort ? Elle avait de l’affection pour son Jérôme ; ils avaient vécu durant de longues années ensemble, et elle serait peinée, si je ne prenais pas part à son chagrin.

Enfin, tant bien que mal, et avec des assurances d’affection sans cesse répétées, j’arrivai au bout de mon papier. Bien entendu, je lui parlai de ma déception et de mes espérances présentes. À vrai dire, ce fut surtout de cela que je parlai. Au cas où ma famille lui écrirait pour avoir des nouvelles de Barberin, je la priais de m’avertir aussitôt, et surtout de me transmettre l’adresse qu’on lui donnerait en me l’envoyant à Paris, à l’hôtel du Cantal.

Ce devoir accompli, j’en avais un autre à remplir envers le père de Lise, et celui-là aussi m’était pénible, – au moins sous un certain rapport. Lorsque, à Dreuzy, j’avais dit à Lise que ma première sortie à Paris serait pour aller voir son père en prison, je lui avais expliqué que, si mes parents étaient riches comme je l’espérais, je leur demanderais de payer ce que le père devait, de sorte que je n’irais à la prison que pour le faire sortir et l’emmener avec moi. Cela entrait dans le programme des joies que je m’étais tracé : le père Acquin d’abord, mère Barberin ensuite, puis Lise, puis Étiennette, puis Alexis, puis Benjamin. Quant à Mattia, on ne faisait pour lui que ce qu’on faisait pour moi-même, et il était heureux de ce qui me rendait heureux. Quelle déception d’aller à la prison les mains vides et de revoir le père, en étant tout aussi incapable de lui rendre service que lorsque je l’avais quitté et de lui payer ma dette de reconnaissance !

Tout de suite je lui parlai de Lise et d’Alexis ; puis, comme je voulais lui expliquer pourquoi je n’avais pas pu aller chez Étiennette, il m’interrompit :

« Et tes parents ? dit-il.

— Vous savez donc ? »

Alors il me raconta qu’il avait eu la visite de Barberin quinze jours auparavant.

« Il est mort, dis-je.

— En voilà un malheur ! »

Il m’expliqua comment Barberin s’était adressé à lui pour savoir ce que j’étais devenu. En arrivant à Paris, Barberin s’était rendu chez Garofoli, mais, bien entendu, il ne l’avait pas trouvé ; alors il avait été le chercher très loin, en province, dans la prison où Garofoli était enfermé, et celui-ci lui avait appris qu’après la mort de Vitalis j’avais été recueilli par un jardinier nommé Acquin. Barberin était revenu à Paris, à la Glacière, et là il avait su que ce jardinier était détenu à Clichy. Il était venu à la prison, et le père lui avait dit comment je parcourais la France, de sorte que, si l’on ne pouvait pas savoir au juste où je me trouvais en ce moment, il était certain qu’à une époque quelconque je passerais chez l’un de ses enfants. Alors il m’avait écrit lui-même à Dreuzy, à Varses, à Esnandes et à Saint-Quentin ; si je n’avais pas trouvé sa lettre à Dreuzy, c’est que j’en étais déjà parti sans doute lorsqu’elle y était arrivée.

Je lui expliquai quelle était notre espérance, et il la confirma par toutes sortes de bonnes raisons :

« Puisque tes parents ont bien su découvrir Barberin à Chavanon, puisque Barberin a bien su découvrir Garofoli et me découvrir moi-même ici, on te trouvera bien à l’hôtel du Cantal : restes-y ! donc. »

La langue me démangea pour lui dire que mes parents le feraient bientôt sortir de prison ; mais je pensai à temps qu’il ne convenait point de se vanter à l’avance des joies que l’on se proposait de faire, et je me contentai de l’assurer que bientôt il serait en liberté avec tous ses enfants autour de lui.

« En attendant ce beau moment, me dit Mattia lorsque nous fûmes dans la rue, mon avis est que nous ne perdions pas notre temps et que nous gagnions de l’argent. D’ailleurs nous n’avons rien de mieux à faire qu’à chanter et à jouer notre répertoire ; attendons pour nous promener que nous ayons ta voiture, cela sera moins fatiguant ; à Paris je suis chez moi et je connais les bons endroits. »

Il les connaissait si bien, les bons endroits, places publiques, cours particulières, cafés, que le soir nous comptâmes avant de nous coucher une recette de quatorze francs.

Alors, en m’endormant, je me répétai un mot que j’avais entendu dire souvent à Vitalis, que la fortune n’arrive qu’à ceux qui n’en ont pas besoin. Assurément une si belle recette était un signe certain que, d’un instant à l’autre, mes parents allaient arriver.

Trois jours se passèrent ainsi sans que rien de nouveau se produisît et sans que la femme de l’hôtel répondît autre chose à mes questions, toujours les mêmes, que son éternel refrain : « Personne n’est venu demander Barberin, et je n’ai pas reçu de lettre pour vous ou pour Barberin » ; mais le quatrième jour enfin elle me tendit une lettre.

C’était la réponse de mère Barberin, ou plus justement la réponse que mère Barberin m’avait fait écrire, puisqu’elle ne savait elle-même ni lire ni écrire.

Elle me disait qu’elle avait été prévenue de la mort de son homme, et que, peu de temps auparavant, elle avait reçu de celui-ci une lettre qu’elle m’envoyait, pensant qu’elle pouvait m’être utile, puisqu’elle contenait des renseignements sur ma famille.

« Vite, vite, s’écria Mattia, lisons la lettre de Barberin. »

Ce fut la main tremblante et le coeur serré que j’ouvris cette lettre :

« Ma chère femme,

« Je suis à l’hôpital, si malade que je crois que je ne me relèverai pas. Si j’en avais la force, je te dirais comment le mal m’est arrivé ; mais ça ne servirait à rien ; il vaut mieux aller au plus pressé. C’est donc pour te dire que, si je n’en réchappe pas, tu devras écrire à Greth and Galley, Greensquare, Lincoln’s-Inn, à Londres ; ce sont des gens de loi chargés de retrouver Rémi. Tu leur diras que seule tu peux leur donner des nouvelles de l’enfant, et tu auras soin de te faire bien payer ces nouvelles ; il faut que cet argent te fasse vivre heureuse dans ta vieillesse. Tu sauras ce que Rémi est devenu en écrivant à un nommé Acquin, ancien jardinier, maintenant détenu à la prison de Clichy à Paris. Fais écrire toutes tes lettres par M. le curé, car dans cette affaire il ne faut se fier à personne. N’entreprends rien avant de savoir si je suis mort.

« Je t’embrasse une dernière fois.

« Barberin. »

Je n’avais pas lu le dernier mot de cette lettre que Mattia se leva en faisant un saut.

« En avant pour Londres ! » cria-t-il.

J’étais tellement surpris de ce que je venais de lire, que je regardai Mattia sans bien comprendre ce qu’il disait.

« Puisque la lettre de Barberin dit que ce sont des gens de loi anglais qui sont chargés de te retrouver, continua-t-il, cela signifie, n’est-ce pas, que tes parents sont anglais ?

— Si je suis anglais, je serai du même pays qu’Arthur et Mme Milligan.

— Comment, si tu es anglais ? mais cela est certain : si tes parents étaient français, ils ne chargeraient point, n’est-ce pas, des gens de loi anglais de rechercher en France l’enfant qu’ils ont perdu ? Puisque tu es anglais, il faut aller en Angleterre. C’est le meilleur moyen de te rapprocher de tes parents.

— Tu n’as pas été à Londres ?

— Tu sais bien que non ; seulement nous avions au cirque Gassot deux clowns qui étaient anglais ; ils m’ont souvent parlé de Londres, et ils m’ont aussi appris bien des mots anglais pour que nous pussions parler ensemble sans que la mère Gassot, qui était curieuse comme une chouette, entendît ce que nous disions. Lui en avons-nous baragouiné des sottises anglaises en pleine figure sans qu’elle pût se fâcher ! Je te conduirai à Londres. »

En deux minutes nos sacs furent bouclés et nous descendîmes prêts à partir. Après avoir payé notre nuit, je me dirigeai vers la rue où Mattia et Capi m’attendaient.

Ce jour-là nous allâmes sans nous arrêter jusqu’à Moisselles, où nous couchâmes dans une ferme, car il importait de ménager notre argent pour la traversée, Mattia avait dit qu’elle ne coûtait pas cher ; mais encore à combien montait ce pas cher ?

Tout en marchant, Mattia m’apprenait des mots anglais, car j’étais fortement préoccupé par une question qui m’empêchait de me livrer à la joie : mes parents comprendraient-ils le français ou l’italien ? Comment nous entendre, s’ils ne parlaient que l’anglais ? Comme cela nous gênerait ! Que dirais-je à mes frères et à mes soeurs, si j’en avais ? Ne resterais-je point un étranger à leurs yeux tant que je ne pourrais m’entretenir avec eux ? Quand j’avais pensé à mon retour à la maison paternelle, et bien souvent depuis mon départ de Chavanon je m’étais tracé ce tableau, je n’avais jamais imaginé que je pourrais être ainsi paralysé dans mon élan. Il me faudrait longtemps sans doute avant de savoir l’anglais, qui me paraissait une langue difficile.

Nous mîmes huit jours pour faire le trajet de Paris à Boulogne, car nous nous arrêtâmes un peu dans les principales villes qui se trouvèrent sur notre passage : Beauvais, Abbeville, Montreuil-sur-Mer, afin de donner quelques représentations et de reconstituer notre capital.

Quand nous arrivâmes à Boulogne nous avions encore trente-deux francs dans notre bourse, c’est-à-dire beaucoup plus qu’il ne fallait pour payer notre passage.

J’avais souvent dit à Mattia qu’il n’y avait rien de si agréable qu’une promenade en bateau : on glissait doucement sur l’eau sans avoir conscience de la route qu’on faisait ; c’était vraiment charmant, – un rêve.

En parlant ainsi je songeais au Cygne et à notre voyage sur le canal du Midi ; mais la mer ne ressemble pas à un canal. À peine étions-nous sortis de la jetée que le bateau sembla s’enfoncer dans la mer, puis il se releva, s’enfonça encore au plus profond des eaux, et ainsi quatre ou cinq fois de suite par de grands mouvements comme ceux d’une immense balançoire ; alors, dans ces secousses, la vapeur s’échappait de la cheminée avec un bruit strident, puis tout à coup une sorte de silence se faisait, et l’on n’entendait plus que les roues qui frappaient l’eau, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, selon l’inclinaison du navire.

« Elle est jolie, la glissade ! » me dit Mattia.

Quand le jour se leva, un jour pâle, vaporeux et sans soleil, nous étions en vue de hautes falaises ! blanches, et çà et là on apercevait des navires immobiles et sans voiles. Peu à peu le roulis diminua, et notre navire glissa sur l’eau tranquille presque aussi doucement que sur un canal. Nous n’étions plus en mer, et de chaque côté, tout au loin, on apercevait des rives boisées, ou plus justement on les devinait à travers les brumes du matin : nous étions entrés dans la Tamise.

Au milieu du fleuve se tenait toute une flotte de navires à l’ancre au milieu desquels couraient des vapeurs, des remorqueurs qui déroulaient derrière eux de longs rubans de fumée noire.

Que de navires ! que de voiles ! Je n’avais jamais imaginé qu’une rivière pût être peuplée, et, si la Garonne m’avait surpris, la Tamise m’émerveilla. Plusieurs de ces navires étaient en train d’appareiller, et dans leur mâture on voyait des matelots courir çà et là sur des échelles de corde qui, de loin, paraissaient fines comme des fils d’araignée.

Je restai ainsi longtemps, les yeux grands ouverts, ne pensant qu’à regarder, qu’à admirer.

Enfin le navire ralentit sa marche, la machine s’arrête, des câbles sont jetés à terre : nous sommes à Londres, et nous débarquons au milieu de gens qui nous regardent, mais qui ne nous parlent pas.

« Voilà le moment de te servir de ton anglais, mon petit Mattia. »

Et Mattia, qui ne doute de rien, s’approche d’un gros homme à barbe rousse pour lui demander poliment, le chapeau à la main, le chemin de Greensquare.

Il me semble que Mattia est bien longtemps à s’expliquer avec son homme qui, plusieurs fois, lui fait répéter les mêmes mots ; mais je ne veux pas paraître douter du savoir de mon ami.

Enfin il revient.

« C’est très facile, dit-il, il n’y a qu’à longer la Tamise ; nous allons suivre les quais. »

Mais il n’y a pas de quais à Londres, ou plutôt il n’y en avait pas à cette époque, les maisons s’avançaient jusque dans la rivière : nous sommes donc obligés de suivre des rues qui nous paraissent longer la rivière.

Nous avançons, et de temps en temps Mattia demande si nous sommes loin encore de Lincoln’s Inn : il me rapporte que nous devons passer sous une grande porte qui barrera la rue que nous suivons. Cela me paraît bizarre, mais je n’ose pas lui dire que je crois qu’il se trompe.

Cependant il ne s’est point trompé, et nous arrivons enfin à une arcade qui enjambe par-dessus la rue avec deux petites portes latérales : c’est Temple-Bar. De nouveau nous demandons notre chemin, et l’on répond de tourner à droite.

Tout à coup, au moment où nous nous croyons perdus, nous nous trouvons devant un petit cimetière plein de tombes, dont les pierres sont noires comme si on les avait peintes avec de la suie ou du cirage : c’est Greensquare.

Pendant que Mattia interroge une ombre qui passe, je m’arrête pour tâcher d’empêcher mon coeur de battre ; je ne respire plus et je tremble.

Puis je suis Mattia et nous nous arrêtons devant une plaque en cuivre sur laquelle nous lisons : Greth and Galley.

Mattia s’avance pour tirer la sonnette, mais j’arrête son bras.

« Qu’as-tu ? me dit-il, comme tu es pâle !

— Attends un peu que je reprenne courage. »

Il sonne, et nous entrons.

Je suis tellement troublé, que je ne vois pas très distinctement autour de moi ; il me semble que nous sommes dans un bureau et que deux ou trois personnes penchées sur des tables écrivent à la lueur de plusieurs becs de gaz qui brûlent en chantant.

C’est à l’une de ces personnes que Mattia s’adresse, car, bien entendu, je l’ai chargé de porter la parole. Dans ce qu’il dit reviennent plusieurs fois les mots de family et boy, Barberin ; je comprends qu’il explique que je suis le garçon que ma famille a chargé Barberin de retrouver. Le nom de Barberin produit de l’effet ; on nous regarde, et celui à qui Mattia parlait se lève pour nous ouvrir une porte.

Nous entrons dans une pièce pleine de livres et de papiers ; un monsieur est assis devant un bureau, et un autre en robe et en perruque, tenant à la main plusieurs sacs bleus, s’entretient avec lui.

En peu de mots, celui qui nous précède explique qui nous sommes, et alors les deux messieurs nous regardent de la tête aux pieds.

« Lequel de vous est l’enfant élevé par Barberin ? » dit en français le monsieur assis devant le bureau.

En entendant parler français, je me sens rassuré et j’avance d’un pas :

« Moi, monsieur.

— Où est Barberin ?

— Il est mort. »

Les deux messieurs se regardent un moment, puis celui qui a une perruque sur la tête sort en emportant ses sacs.

« Alors, comment êtes-vous venus ? » demande le monsieur qui avait commencé à m’interroger.

Je fis aussi court que possible le récit qu’on me demandait.

À mesure que je parlais, le monsieur prenait des notes et il me regardait d’une façon qui me gênait ; il faut dire que son visage était dur, avec quelque chose de fourbe dans le sourire.

Le moment me parut venu de poser enfin la question qui depuis le commencement de notre entretien m’oppressait.

« Ma famille, monsieur, habite l’Angleterre ?

— Certainement elle habite Londres, au moins en ce moment.

— Alors je vais la voir ?

— Dans quelques instants vous serez près d’elle. Je vais vous faire conduire… »

Il sonna.

« Encore un mot, monsieur, je vous prie. J’ai un père ? »

Ce fut à peine si je pus prononcer ce mot.

« Non seulement un père, mais une mère, des frères, des soeurs.

— Ah ! monsieur. »

Mais la porte en s’ouvrant coupa mon effusion : je ne pus que regarder Mattia les yeux pleins de larmes.

Le monsieur s’adressa en anglais à celui qui entrait, et je crus comprendre qu’il lui disait de nous conduire.

Je m’étais levé.

« Ah ! j’oubliais, dit le monsieur, votre nom est Driscoll ; c’est le nom de votre père. »

Malgré sa mauvaise figure, je crois que je lui aurais sauté au cou, s’il m’en avait donné le temps ; mais de la main il nous montra la porte, et nous sortîmes.

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Chapitre 13
La famille Driscoll

Le clerc qui devait me conduire chez mes parents était un vieux petit bonhomme ratatiné, parcheminé, ridé, vêtu d’un habit noir râpé et lustré, cravaté de blanc. Lorsque nous fûmes dehors, il se frotta les mains frénétiquement en faisant craquer les articulations de ses doigts et de ses poignets, secoua ses jambes comme s’il voulait envoyer au loin ses bottes éculées et, levant le nez en l’air, il aspira fortement le brouillard à plusieurs reprises, avec la béatitude d’un homme qui a été enfermé.

« Il trouve que ça sent bon », me dit Mattia en italien.

Le vieux bonhomme nous regarda, et, sans nous parler, il nous fit « psit, psit », comme s’il s’était adressé à des chiens, ce qui voulait dire que nous devions marcher sur ses talons et ne pas le perdre.

Nous voilà dans une rue fangeuse, au milieu du brouillard ; une boutique est brillamment illuminée, et le gaz reflété par des glaces, par des dorures et par des bouteilles taillées à facettes, se répand dans la rue, où il perce le brouillard jusqu’au ruisseau : c’est une taverne, ou mieux ce que les Anglais nomment un gin palace, un palais dans lequel on vend de l’eau-de-vie de genièvre et aussi des eaux-de-vie de toutes sortes, qui, les unes comme les autres, ont pour même origine l’alcool de grain ou de betterave.

« Psit ! psit ! » fait notre guide.

Où allons-nous ? Je commence à être inquiet, et de temps en temps Mattia me regarde ; cependant il ne m’interroge pas.

Notre guide ne tarde pas à s’arrêter ; assurément il est perdu ; mais à ce moment vient à nous un homme vêtu d’une longue redingote bleue et coiffé d’un chapeau garni de cuir verni ; autour de son poignet est passé un galon noir et blanc ; un étui est suspendu à sa ceinture ; c’est un homme de police, un policeman.

Une conversation s’engage, et bientôt nous nous remettons en route, précédés du policeman ; nous traversons des ruelles, des cours, des rues tortueuses ; il me semble que çà et là des maisons sont effondrées.

Enfin nous nous arrêtons dans une cour dont le milieu est occupé par une petite mare.

« Red Lion Court », dit le policeman.

Ces mots, que j’ai entendu prononcer plusieurs fois déjà, signifient : « Cour du Lion-Rouge », m’a dit Mattia.

Pourquoi nous arrêtons-nous ? Il est impossible que nous soyons à Bethnal-Green ; est-ce que c’est dans cette cour que demeurent mes parents ? Mais alors ?…

Je n’ai pas le temps d’examiner ces questions qui passent devant mon esprit inquiet ; le policeman a frappé à la porte d’une sorte de hangar en planches, et notre guide le remercie : nous sommes donc arrivés ?

Mattia, qui ne m’a pas lâché la main, me la serre, et je serre la sienne.

Nous nous sommes compris ; l’angoisse qui étreint mon coeur étreint le sien aussi.

J’étais tellement troublé que je ne sais trop comment la porte à laquelle le policeman avait frappé nous fut ouverte ; mais, à partir du moment où nous fûmes entrés dans une vaste pièce qu’éclairaient une lampe et un feu de charbon de terre brûlant dans une grille, mes souvenirs me reviennent.

Devant ce feu, dans un fauteuil en paille, qui avait la forme d’une niche de saint, se tenait, immobile comme une statue, un vieillard à barbe blanche, la tête couverte d’un bonnet noir. En face l’un de l’autre, mais séparés par une table, étaient assis un homme et une femme ; l’homme avait quarante ans environ, il était vêtu d’un costume de velours gris, sa physionomie était intelligente, mais dure ; la femme, plus jeune de cinq ou six ans, avait des cheveux blonds qui pendaient sur un châle à carreaux blancs et noirs croisé autour de sa poitrine ; ses yeux n’avaient pas de regard, et l’indifférence ou l’apathie était empreinte sur son visage qui avait dû être beau, comme dans ses gestes indolents. Dans la pièce se trouvaient quatre enfants, deux garçons et deux filles, tous blonds, d’un blond de lin comme leur mère ; l’aîné des garçons paraissait être âgé de onze ou douze ans ; la plus jeune des petites filles avait trois ans à peine, elle marchait en se traînant à terre.

Tous les yeux s’étaient tournés vers Mattia et vers moi, même ceux du vieillard immobile ; seule la petite fille prêtait attention à Capi.

« Lequel de vous deux est Rémi ? » demanda en français l’homme au costume de velours gris.

Je m’avançai d’un pas.

« Moi, dis-je.

— Alors, embrasse ton père, mon garçon. »

Quand j’avais pensé à ce moment, je m’étais imaginé que j’éprouverais un élan qui me pousserait dans les bras de mon père ; je ne trouvai pas cet élan en moi. Cependant je m’avançai et j’embrassai mon père.

« Maintenant, me dit-il, voilà ton grand-père, ta mère, tes frères et tes soeurs. »

J’allai à ma mère tout d’abord et la pris dans mes bras ; elle me laissa l’embrasser, mais elle-même elle ne m’embrassa point, elle me dit seulement deux ou trois paroles que je ne compris pas.

« Donne une poignée de main à ton grand-père, me dit mon père, et vas-y doucement ; il est paralysé. »

Je donnai aussi la main à mes deux frères et à ma soeur aînée ; je voulus prendre la petite dans mes bras, mais, comme elle était occupée à flatter Capi, elle me repoussa.

« Et celui-là, demanda mon père en désignant Mattia, quel est-il ? »

J’expliquai quels liens m’attachaient à Mattia, et je le fis en m’efforçant de mettre dans mes paroles un peu de l’amitié que j’éprouvais, et aussi en tâchant d’expliquer la reconnaissance que je lui devais.

« Mais tu dois être curieux de savoir comment nous ne t’avons pas cherché pendant treize ans, et comment tout à coup nous avons eu l’idée d’aller trouver Barberin.

— Oh ! oui, très curieux, je vous assure, bien curieux.

— Alors viens là auprès du feu, je vais te conter cela. »

En entrant j’avais déposé ma harpe contre la muraille ; je débouclai mon sac et pris la place qui m’était indiquée.

« Tu es notre fils aîné, me dit mon père, et tu es né un an après mon mariage avec ta mère. Quand j’épousai ta mère, il y avait une jeune fille qui croyait que je la prendrais pour femme, et à qui ce mariage inspira une haine féroce contre celle qu’elle considérait comme sa rivale. Ce fut pour se venger que, le jour juste où tu atteignais tes six mois, elle te vola et t’emporta en France, à Paris, où elle t’abandonna dans la rue. Nous fîmes toutes les recherches possibles, mais cependant sans aller jusqu’à Paris, car nous ne pouvions pas supposer qu’on t’avait porté si loin. Nous ne te retrouvâmes point, et nous te croyions mort et perdu à jamais, lorsqu’il y a trois mois cette femme, atteinte d’une maladie mortelle, révéla, avant de mourir, la vérité. Je partis aussitôt pour la France, et j’allai chez le commissaire de police du quartier dans lequel tu avais été abandonné. Là on m’apprit que tu avais été adopté par un maçon de la Creuse, celui-là même qui t’avait trouvé, et aussitôt je me rendis à Chavanon. Barberin me dit qu’il t’avait loué à Vitalis, un musicien ambulant, et que tu parcourais la France avec celui-ci. Comme je ne pouvais pas rester en France et me mettre à la poursuite de Vitalis, je chargeai Barberin de ce soin et lui donnai de l’argent pour venir à Paris. En même temps je lui recommandai d’avertir les gens de loi qui s’occupent de mes affaires, MM. Greth et Galley, quand il t’aurait retrouvé. Si je ne lui donnai point mon adresse ici, c’est que nous n’habitons Londres que dans l’hiver ; pendant la belle saison nous parcourons l’Angleterre et l’Écosse pour notre commerce de marchands ambulants avec nos voitures et notre famille. Voilà, mon garçon, comment tu as été retrouvé, et comment, après treize ans, tu reprends ici ta place dans la famille. Je comprends que tu sois un peu effarouché, car tu ne nous connais pas, et tu n’entends pas ce que nous disons, de même que tu ne peux pas te faire entendre ; mais j’espère que tu t’habitueras vite. »

Oui sans doute, je m’habituerais vite ; n’était-ce pas tout naturel, puisque j’étais dans ma famille, et que ceux avec qui j’allais vivre étaient mes père et mère, mes frères et soeurs ?

Les beaux langes n’avaient pas dit vrai. Pour mère Barberin, pour Lise, pour le père Acquin, pour ceux qui m’avaient secouru, c’était un malheur. Je ne pourrais pas faire pour eux ce que j’avais rêvé, car des marchands ambulants, alors surtout qu’ils demeurent dans un hangar, ne doivent pas être bien riches ; mais, pour moi, qu’importait après tout ? j’avais une famille, et c’était un rêve d’enfant de s’imaginer que la fortune serait ma mère. Tendresse vaut mieux que richesse ; ce n’était pas d’argent que j’avais besoin, c’était d’affection.

Pendant que j’écoutais le récit de mon père, n’ayant des yeux et des oreilles que pour lui, on avait dressé le couvert sur la table : des assiettes à fleurs bleues, et dans un plat en métal un gros morceau de boeuf cuit au four avec des pommes de terre autour.

« Avez-vous faim, les garçons ? » nous demanda mon père en s’adressant à Mattia et à moi.

Pour toute réponse, Mattia montra ses dents blanches.

« Eh bien, mettons-nous à table », dit mon père.

Mais, avant de s’asseoir, il poussa le fauteuil de mon grand-père jusqu’à la table. Puis, prenant place lui-même le dos au feu, il commença à couper le roastbeef et il nous en servit à chacun une belle tranche accompagnée de pommes de terre.

Quoique je n’eusse pas été élevé dans des principes de civilité, ou plutôt, pour dire vrai, bien que je n’eusse pas été élevé du tout, je remarquai que mes frères et ma soeur aînée mangeaient le plus souvent avec leurs doigts, qu’ils trempaient dans la sauce et qu’ils léchaient sans que mon père ni ma mère parussent s’en apercevoir. Quant à mon grand-père, il n’avait d’attention que pour son assiette, et la seule main dont il pût se servir allait continuellement de cette assiette à sa bouche ; quand il laissait échapper un morceau de ses doigts tremblants, mes frères se moquaient de lui.

Le souper achevé, je crus que nous allions passer la soirée devant le feu ; mais mon père me dit qu’il attendait des amis, et que nous devions nous coucher ; puis, prenant une chandelle, il nous conduisit dans une remise qui tenait à la pièce où nous avions mangé ; là se trouvaient deux de ces grandes voitures qui servent ordinairement aux marchands ambulants. Il ouvrit la porte de l’une, et nous vîmes qu’il s’y trouvait deux lits superposés.

« Voilà vos lits, dit-il ; dormez bien. »

Telle fut ma réception dans ma famille, – la famille Driscoll.

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Chapitre 14
Père et mère honoreras

Mon père, en se retirant, nous avait laissé la chandelle ; mais il avait fermé en dehors la porte de notre voiture. Nous n’avions donc qu’à nous coucher ; ce que nous fîmes au plus vite, sans bavarder comme nous en avions l’habitude tous les soirs, et sans nous raconter nos impressions de cette journée si remplie.

« Bonsoir, Rémi, me dit Mattia.

— Bonsoir, Mattia. »

Mattia n’avait pas plus envie de parler que je n’en avais envie moi-même, et je fus heureux de son silence.

Mais n’avoir pas envie de parler n’est pas avoir envie de dormir ; la chandelle éteinte, il me fut impossible de fermer les yeux, et je me mis à réfléchir à tout ce qui venait de se passer, en me tournant et me retournant dans mon étroite couchette.

Le sommeil ne vint pas, et le temps, en s’écoulant, augmenta l’effroi vague qui m’oppressait. Tout d’abord je n’avais pas bien compris l’impression qui dominait en moi parmi toutes celles qui se choquaient dans ma tête en une confusion tumultueuse ; mais maintenant je voyais que c’était la peur. Peur de quoi ? Je n’en savais rien, mais enfin j’avais peur. Et ce n’était pas d’être couché dans cette voiture, au milieu de ce quartier misérable de Bethnal-Green, que j’étais effrayé. Combien de fois, dans mon existence vagabonde, avais-je passé des nuits, n’étant pas protégé comme je l’étais en ce moment ! J’avais conscience d’être à l’abri de tout danger, et cependant j’étais épouvanté ; plus je me raidissais contre cette épouvante, moins je parvenais à me rassurer.

Les heures s’écoulèrent les unes après les autres sans que je pusse me rendre compte de l’avancement de la nuit, car il n’y avait pas aux environs d’horloges qui sonnassent. Tout à coup j’entendis un bruit assez fort à la porte de la remise, qui ouvrait sur une autre rue que la cour du Lion-Rouge ; puis, après plusieurs appels frappés à intervalles réguliers, une lueur pénétra dans notre voiture.

Surpris, je regardai vivement autour de moi, tandis que Capi, qui dormait contre ma couchette, se réveillait pour gronder ; je vis alors que cette lueur nous arrivait par une petite fenêtre pratiquée dans la paroi de notre voiture, contre laquelle nos lits étaient appliqués et que je n’avais pas remarquée en me couchant parce qu’elle était recouverte à l’intérieur par un rideau ; une moitié de cette fenêtre se trouvait dans le lit de Mattia, l’autre moitié dans le mien. Ne voulant pas que Capi réveillât toute la maison, je lui posai une main sur la gueule, puis je regardai au-dehors.

Mon père, entré sous la remise, avait vivement et sans bruit ouvert la porte de la rue ; puis il l’avait refermée de la même manière après l’entrée de deux hommes lourdement chargés de ballots qu’ils portaient sur leurs épaules.

Alors il posa un doigt sur ses lèvres et, de son autre main qui tenait une lanterne sourde à volets, il montra la voiture dans laquelle nous étions couchés ; cela voulait dire qu’il ne fallait pas faire de bruit, de peur de nous réveiller.

Cette attention me toucha, et j’eus l’idée de lui crier qu’il n’avait pas besoin de se gêner pour moi, attendu que je ne dormais pas ; mais, comme ç’aurait été réveiller Mattia, qui lui dormait tranquillement sans doute, je me tus.

Mon père aida les deux hommes à se décharger de leurs ballots, puis il disparut un moment et revint bientôt avec ma mère. Pendant son absence, les hommes avaient ouvert leurs paquets ; l’un était plein de pièces d’étoffes ; dans l’autre se trouvaient des objets de bonneterie, des tricots, des caleçons, des bas, des gants.

Alors je compris ce qui tout d’abord m’avait étonné : ces gens étaient des marchands qui venaient vendre leurs marchandises à mes parents.

Mon père prenait chaque objet, l’examinait à la lumière de sa lanterne et le passait à ma mère qui, avec de petits ciseaux, coupait les étiquettes, qu’elle mettait dans sa poche.

Cela me parut bizarre, de même que l’heure choisie pour cette vente me paraissait étrange.

Tout en procédant à cet examen, mon père adressait quelques paroles à voix basse aux hommes qui avaient apporté ces ballots. Si j’avais su l’anglais, j’aurais peut-être entendu ces paroles, mais on entend mal ce qu’on ne comprend pas ; il n’y eut guère que les mots bob et policemen, plusieurs fois répétés, qui frappèrent mon oreille.

Lorsque le contenu des ballots eut été soigneusement visité, mes parents et les deux hommes sortirent de la remise pour entrer dans la maison, et de nouveau l’obscurité se fit autour de nous ; il était évident qu’ils allaient régler leur compte.

Je voulus me dire qu’il n’y avait rien de plus naturel que ce que je venais de voir ; cependant je ne pus pas me convaincre moi-même, si grande que fût ma bonne volonté. Pourquoi ces gens venant chez mes parents n’étaient-ils pas entrés par la cour du Lion-Rouge ? Pourquoi avait-on parlé de la police à voix basse, comme si l’on craignait d’être entendu du dehors ? Pourquoi ma mère avait-elle coupé les étiquettes qui pendaient après les effets qu’elle achetait ?

Ces questions n’étaient pas faites pour m’endormir et, comme je ne leur trouvais pas de réponse, je tâchais de les chasser de mon esprit ; mais c’était en vain. Après un certain temps, je vis de nouveau la lumière emplir notre voiture, et de nouveau je regardai par la fente de mon rideau ; mais cette fois ce fut malgré moi et contre ma volonté, tandis que la première ç’avait été tout naturellement pour voir et savoir. Maintenant je me disais que je ne devrais pas regarder, et cependant je regardai. Je me disais qu’il vaudrait mieux sans doute ne pas savoir, et cependant je voulus voir.

Mon père et ma mère étaient seuls. Tandis que ma mère faisait rapidement deux paquets des objets apportés, mon père balayait un coin de la remise. Sous le sable sec qu’il enlevait à grands coups de balai apparut bientôt une trappe ; il la leva, puis, comme ma mère avait achevé de ficeler les deux ballots, il les descendit par cette trappe dans une cave dont je ne vis pas la profondeur, tandis que ma mère l’éclairait avec la lanterne. Les deux ballots descendus, il remonta, ferma la trappe et, avec son balai, replaça dessus le sable qu’il avait enlevé. Quand il eut achevé sa besogne, il fut impossible de voir où se trouvait l’ouverture de cette trappe ; sur le sable ils avaient tous les deux semé des brins de paille comme il y en avait partout sur le sol de la remise.

Ils sortirent.

Au moment où ils fermaient doucement la porte de la maison, il me sembla que Mattia remuait dans sa couchette, comme s’il reposait sa tête sur l’oreiller.

Avait-il vu ce qui venait de se passer ?

Je n’osai le lui demander. Ce n’était plus une épouvante vague qui m’étouffait ; je savais maintenant pourquoi j’avais peur : des pieds à la tête j’étais baigné dans une sueur froide.

Je restai ainsi pendant toute la nuit ; un coq, qui chanta dans le voisinage, m’annonça l’approche du matin ; alors seulement je m’endormis, mais d’un sommeil lourd et fiévreux, plein de cauchemars anxieux qui m’étouffaient.

Un bruit de serrure me réveilla, et la porte de notre voiture fut ouverte ; mais, m’imaginant que c’était mon père qui venait nous prévenir qu’il était temps de nous lever, je fermai les yeux pour ne pas le voir.

« C’est ton frère, me dit Mattia, qui nous donne la liberté ; il est déjà parti. »

Nous nous levâmes alors ; Mattia ne me demanda pas si j’avais bien dormi, et je ne lui adressai aucune question. Comme il me regardait à un certain moment, je détournai les yeux.

Il fallut entrer dans la cuisine, mais mon père ni ma mère ne s’y trouvaient point ; mon grand-père était devant le feu, assis dans son fauteuil, comme s’il n’avait pas bougé depuis la veille, et ma soeur aînée, qui s’appelait Annie, essuyait la table, tandis que mon plus grand frère, Allen, balayait la pièce.

J’allai à eux pour leur donner la main, mais ils continuèrent leur besogne sans me répondre.

J’arrivai alors à mon grand-père ; mais il ne me laissa point approcher, et, comme la veille, il cracha de mon côté, ce qui m’arrêta court.

« Demande donc, dis-je à Mattia, à quelle heure je verrai mon père et ma mère ce matin. »

Mattia fit ce que je lui disais, et mon grand-père, en entendant parler anglais, se radoucit ; sa physionomie perdit un peu de son effrayante fixité, et il voulut bien répondre.

« Que dit-il ? demandai-je.

— Que ton père est sorti pour toute la journée, que ta mère dort et que nous pouvons aller nous promener.

— Il n’a dit que cela ? » demandai-je, trouvant cette traduction bien courte.

Mattia parut embarrassé.

« Je ne sais pas si j’ai bien compris le reste, dit-il.

— Dis ce que tu as compris.

— Il me semble qu’il a dit que, si nous trouvions une bonne occasion en ville, il ne fallait pas la manquer, et puis il a ajouté, cela j’en suis sûr : “Retiens ma leçon ; il faut vivre aux dépens des imbéciles.” »

Sans doute mon grand-père devinait ce que Mattia m’expliquait, car, à ces derniers mots, il fit de sa main qui n’était pas paralysée le geste de mettre quelque chose dans sa poche, et en même temps il cligna de l’oeil.

« Sortons », dis-je à Mattia.

Pendant assez longtemps nous marchâmes côte à côte, nous tenant par la main, ne disant rien et allant droit devant nous sans savoir où nous nous dirigions.

« Où donc veux-tu aller ainsi ? demanda Mattia avec une certaine inquiétude.

— Je ne sais pas, quelque part où nous pourrons causer. J’ai à te parler, et ici, dans cette foule, je ne pourrais pas. »

En effet, dans ma vie errante, par les champs et par les bois, je m’étais habitué, à l’école de Vitalis, à ne jamais rien dire d’important quand nous nous trouvions au milieu d’une rue de ville ou de village, et, lorsque j’étais dérangé par les passants, je perdais tout de suite mes idées. Or, je voulais parler à Mattia sérieusement en sachant bien ce que je dirais.

Au moment où Mattia me posait cette question, nous arrivions dans une rue plus large que les ruelles d’où nous sortions, et il me sembla apercevoir des arbres au bout de cette rue. C’était peut-être la campagne ; nous nous dirigeâmes de ce côté. Ce n’était point la campagne ; mais c’était un parc immense avec de vastes pelouses vertes et des bouquets de jeunes arbres çà et là. Nous étions là à souhait pour causer.

« Mattia, lui dis-je, il faut partir, il faut retourner en France.

— Te quitter, jamais !

— Pourquoi ?

— Parce que… »

Il n’acheva pas et détourna les yeux devant mon regard interrogateur.

« Mattia, réponds-moi en toute sincérité, franchement, sans ménagement pour moi, sans peur ; tu ne dormais pas cette nuit ? tu as vu ? »

Il tint ses yeux baissés, et d’une voix étouffée :

« Je ne dormais pas, dit-il.

— Qu’as-tu vu ?

— Tout.

— Et as-tu compris ?

— Que ceux qui vendaient ces marchandises ne les avaient pas achetées. Ton père les a grondés d’avoir frappé à la porte de la remise et non à celle de la maison ; ils ont répondu qu’ils étaient guettés par les bob, c’est-à-dire les policemen.

— Tu vois donc bien qu’il faut que tu partes, lui dis-je.

— S’il faut que je parte, il faut que tu partes aussi, cela n’est pas plus utile pour l’un que pour l’autre. Si tu as peur pour moi, moi j’ai peur pour toi, et c’est pour cela que je te dis : « Partons ensemble, retournons en France pour revoir mère Barberin, Lise et tes amis. »

— C’est impossible ! Mes parents ne te sont rien, tu ne leur dois rien ; moi ils sont mes parents, je dois rester avec eux.

— Tes parents ! Ce vieux paralysé, ton grand-père ! cette femme, couchée sur la table, ta mère ! »

Je me levai vivement, et, sur le ton du commandement, non plus sur celui de la prière, je m’écriai :

« Tais-toi, Mattia, ne parle pas ainsi, je te le défends ! C’est de mon grand-père, c’est de ma mère que tu parles ; je dois les honorer, les aimer.

— Tu le devrais, s’ils étaient réellement tes parents ; mais, s’ils ne sont ni ton grand-père, ni ton père, ni ta mère, dois-tu quand même les honorer et les aimer.

— Tu n’as donc pas écouté le récit de mon père ?

— Qu’est-ce qu’il prouve, ce récit ? Ils ont perdu un enfant du même âge que toi ; ils l’ont fait chercher et ils en ont retrouvé un du même âge que celui qu’ils avaient perdu. Voilà tout.

— Tu oublies que l’enfant qu’on leur avait volé a été abandonné avenue de Breteuil, et que c’est avenue de Breteuil que j’ai été trouvé le jour même où le leur avait été perdu.

— Pourquoi deux enfants n’auraient-ils pas été abandonnés avenue de Breteuil le même jour ? Pourquoi le commissaire de police ne se serait-il pas trompé en envoyant M. Driscoll à Chavanon ? Cela est possible.

— Cela est absurde.

— Peut-être bien ; ce que je dis, ce que j’explique peut être absurde ; mais c’est parce que je le dis et l’explique mal, parce que j’ai une pauvre tête ; un autre que moi l’expliquerait mieux, et cela deviendrait raisonnable ; c’est moi qui suis absurde, voilà tout.

— Hélas ! non, ce n’est pas tout.

— Enfin tu dois faire attention que tu ne ressembles ni à ton père ni à ta mère, et que tu n’as pas les cheveux blonds, comme tes frères et soeurs qui tous, tu entends bien, tous, sont du même blond ; pourquoi ne serais-tu pas comme eux ? D’un autre côté, il y a une chose bien étonnante : comment des gens qui ne sont pas riches ont-ils dépensé tant d’argent pour retrouver un enfant ? Pour toutes ces raisons, selon moi, tu n’es pas un Driscoll ; je sais bien que je ne suis qu’une bête, on me l’a toujours dit, c’est la faute de ma tête. Mais tu n’es pas un Driscoll, et tu ne dois pas rester avec les Driscoll. Si tu veux, malgré tout, y rester, je reste avec toi ; mais tu voudras bien écrire à mère Barberin pour lui demander de nous dire au juste comment étaient tes langes ; quand nous aurons sa lettre, tu interrogeras celui que tu appelles ton père, et alors nous commencerons peut-être à voir un peu plus clair. Jusque-là je ne bouge pas, et malgré tout je reste avec toi ; s’il faut travailler, nous travaillerons ensemble. »

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Chapitre 15
Capi perverti

Ce fut seulement à la nuit tombante que nous rentrâmes cour du Lion-Rouge ; nous passâmes toute notre journée à nous promener dans ce beau parc, en causant, après avoir déjeuné d’un morceau de pain que nous achetâmes.

Mon père était de retour à la maison, et ma mère était debout. Ni lui ni elle ne nous firent d’observations sur notre longue promenade ; ce fut seulement après le souper que mon père nous dit qu’il avait à nous parler à tous deux, à Mattia et à moi, et pour cela il nous fit venir devant la cheminée, ce qui nous valut un grognement du grand-père, qui décidément était féroce pour garder sa part de feu.

« Dites-moi donc un peu comment vous gagniez votre vie en France ? » demanda mon père.

Je fis le récit qu’il nous demandait.

« Vous avez donc bien du talent ! demanda mon père ; montrez-moi un peu de quoi vous êtes capables. »

Je pris ma harpe et jouai un air, mais ce ne fut pas ma chanson napolitaine.

« Bien, bien, dit mon père ; et Mattia, que sait-il ? »

Mattia aussi joua un morceau de violon et un autre de cornet à piston. Ce fut ce dernier qui provoqua les applaudissements des enfants, qui nous écoutaient rangés en cercle autour de nous.

« Et Capi ? demanda mon père, de quoi joue-t-il ? Je ne pense pas que c’est pour votre seul agrément que vous traînez un chien avec vous ; il doit être en état de gagner au moins sa nourriture. »

J’étais fier des talents de Capi, non seulement pour lui, mais encore pour Vitalis ; je voulus qu’il jouât quelques-uns des tours de son répertoire, et il obtint auprès des enfants son succès accoutumé.

« Mais c’est une fortune, ce chien-là », dit mon père.

Je répondis à ce compliment en faisant l’éloge de Capi et en assurant qu’il était capable d’apprendre en peu de temps tout ce qu’on voulait bien lui montrer, même ce que les chiens ne savaient pas faire ordinairement.

« Puisqu’il en est ainsi, continua mon père, voici ce que je vous propose. Nous ne sommes pas riches, et nous travaillons tous pour vivre ; l’été nous parcourons l’Angleterre, et les enfants vont offrir mes marchandises à ceux qui ne veulent pas se déranger pour venir jusqu’à nous ; mais l’hiver nous n’avons pas grand-chose à faire. Tant que nous serons à Londres, Rémi et Mattia pourront aller jouer de la musique dans les rues, et je ne doute pas qu’ils ne gagnent bientôt de bonnes journées, surtout quand nous approcherons des fêtes de Noël. Mais, comme il ne faut pas faire de gaspillage en ce monde, Capi ira donner des représentations avec Allen et Ned.

— Capi ne travaille bien qu’avec moi », dis-je vivement ; car il ne pouvait pas me convenir de me séparer de lui.

« Il apprendra à travailler avec Allen et Ned, sois tranquille, et en vous divisant ainsi vous gagnerez beaucoup plus.

— Mais je vous assure qu’il ne fera rien de bon, et d’autre part nos recettes à Mattia et à moi seront moins fortes ; nous gagnerions davantage avec Capi.

— Assez causé, me dit mon père ; quand j’ai dit une chose, j’entends qu’on la fasse, et tout de suite ; c’est la règle de la maison ; j’entends que tu t’y conformes, comme tout le monde. »

Il n’y avait pas à répliquer, et je ne dis rien ; mais tout bas je pensai que mes beaux rêves pour Capi se réalisaient aussi tristement que pour moi. Nous allions donc être séparés ! quel chagrin pour lui et pour moi !

Le lendemain, il fallut faire la leçon à Capi ; je le pris dans mes bras, et doucement, en l’embrassant souvent sur le nez, je lui expliquai ce que j’attendais de lui ; pauvre chien, comme il me regardait, comme il m’écoutait !

Quand je remis sa laisse dans la main d’Allen, je recommençai mes explications, et il était si intelligent, si docile, qu’il suivit mes deux frères d’un air triste, mais enfin sans résistance.

Pour Mattia et pour moi, mon père voulut nous conduire lui-même dans un quartier où nous avions chance de faire de bonnes recettes, et nous traversâmes tout Londres pour arriver dans une partie de la ville où il n’y avait que de belles maisons avec des portiques, dans des rues monumentales bordées de jardins. Dans ces splendides rues aux larges trottoirs, plus de pauvres gens en guenilles et à mine famélique, mais de belles dames aux toilettes, voyantes, des voitures dont les panneaux brillaient comme des glaces, des chevaux magnifiques que conduisaient de gros et gras cochers aux cheveux poudrés.

Nous ne rentrâmes que tard à la cour du Lion-Rouge, car la distance est longue du West-End à Bethnal-Green, et j’eus la joie de retrouver Capi, bien crotté, mais de bonne humeur.

Je fus si content de le revoir qu’après l’avoir bien frotté avec de la paille sèche je l’enveloppai dans ma peau de mouton et le couchai dans mon lit ; qui fut le plus heureux de lui ou de moi ? cela serait difficile à dire.

Les choses continuèrent ainsi pendant plusieurs jours. Nous partions le matin et nous ne revenions que le soir après avoir joué notre répertoire tantôt, dans un quartier, tantôt dans un autre, tandis que de son côté Capi allait donner des représentations sous la direction d’Allen et de Ned ; mais un soir, mon père me dit que le lendemain je pourrais prendre Capi avec moi, attendu qu’il garderait Allen et Ned à la maison.

Par malheur pour le succès de notre entreprise, depuis deux jours le brouillard ne s’était pas éclairci ; le ciel, ou ce qui tient lieu de ciel à Londres, était un nuage de vapeurs orangées, et dans les rues flottait une sorte de fumée grisâtre qui ne permettait à la vue de s’étendre qu’à quelques pas. On sortirait peu, et, des fenêtres derrière lesquelles on nous écouterait, on ne verrait guère Capi ; c’était là une fâcheuse condition pour notre recette : aussi Mattia injuriait-il le brouillard, ce maudit fog, sans se douter du service qu’il devait nous rendre à tous les trois quelques instants plus tard.

Cheminant rapidement, en tenant Capi sur nos talons par un mot que je lui disais de temps en temps, ce qui avec lui valait mieux que la plus solide chaîne, nous étions arrivés dans Holborn qui, on le sait, est une des rues les plus fréquentées et les plus commerçantes de Londres. Tout à coup je m’aperçus que Capi ne nous suivait plus. Qu’était-il devenu ? cela était extraordinaire. Je m’arrêtai pour l’attendre en me jetant dans l’enfoncement d’une allée, et je sifflai doucement, car nous ne pouvions pas voir au loin. J’étais déjà anxieux, craignant qu’il ne nous eût été volé, quand il arriva au galop, tenant dans sa gueule une paire de bas de laine et frétillant de la queue. Posant ses pattes de devant contre moi, il me présenta ces bas en me disant de les prendre ; il paraissait tout fier, comme lorsqu’il avait bien réussi un de ses tours les plus difficiles, et venait demander mon approbation. Cela s’était fait en quelques secondes, et je restais ébahi, quand brusquement Mattia prit les bas d’une main et de l’autre m’entraîna dans l’allée.

« Marchons vite, me dit-il, mais sans courir. »

Ce fut seulement au bout de plusieurs minutes qu’il me donna l’explication de cette fuite.

« Je restais comme toi à me demander d’où venait cette paire de bas, quand j’ai entendu un homme dire : “Où est-il, le voleur ?” Le voleur, c’était Capi, tu le comprends ; sans le brouillard nous étions arrêtés comme voleurs. »

Je ne comprenais que trop ; je restai un moment suffoqué. Ils avaient fait un voleur de Capi, du bon, de l’honnête Capi !

« Rentrons à la maison, dis-je à Mattia, et tiens Capi en laisse. »

Mattia ne me dit pas un mot, et nous rentrâmes cour du Lion-Rouge en marchant rapidement. Le père, la mère et les enfants étaient autour de la table occupés à plier des étoffes ; je jetai la paire de bas sur la table, ce qui fit rire Allen et Ned.

« Voici une paire de bas, dis-je, que Capi vient de voler, car on a fait de Capi un voleur ; je pense que ç’a été pour jouer. »

Je tremblais en parlant ainsi, et cependant je ne m’étais jamais senti aussi résolu.

Mon père me regarda en face, et il fit un geste de colère comme pour m’assommer ; ses yeux me brûlèrent ; cependant je ne baissai pas les miens ; peu à peu son visage contracté se détendit.

« Tu as eu raison de croire que c’était un jeu, dit-il : aussi, pour que cela ne se reproduise plus, Capi désormais ne sortira qu’avec toi. »

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Chapitre 16
Les beaux langes ont menti

Mon grand-père continuait à cracher furieusement de mon côté toutes les fois que je l’approchais ; mon père ne s’occupait de moi que pour me demander chaque soir le compte de notre recette ; ma mère le plus souvent n’était pas de ce monde ; Allen, Ned et Annie me détestaient ; seule Kate se laissait caresser, encore n’était-ce que parce que mes poches étaient pleines.

Quelle chute !

Aussi, dans mon chagrin, et bien que tout d’abord j’eusse repoussé les suppositions de Mattia, en venais-je à me dire que, si vraiment j’étais l’enfant de cette famille, on aurait pour moi d’autres sentiments que ceux qu’on me témoignait avec si peu de ménagement, alors que je n’avais rien fait pour mériter cette indifférence ou cette dureté.

Quand Mattia me voyait sous l’influence de ces tristes pensées, il devinait très bien ce qui les provoquait et alors il me disait, comme s’il se parlait à lui-même :

« Je suis curieux de voir ce que mère Barberin va te répondre. »

Pour avoir cette lettre, qui devait m’être adressée « poste restante », nous avions changé notre itinéraire de chaque jour, et, au lieu de gagner Holborn par West-Smith-Field, nous descendions jusqu’à la poste. Pendant assez longtemps, nous fîmes cette course inutilement ; mais, à la fin, cette lettre si impatiemment attendue nous fut remise.

L’hôtel général des postes n’est point un endroit favorable à la lecture ; nous gagnâmes une allée dans une ruelle voisine, ce qui me donna le temps de calmer un peu mon émotion, et là, enfin, je pus ouvrir la lettre de mère Barberin, c’est-à-dire la lettre qu’elle avait fait écrire par le curé de Chavanon :

« Mon petit Rémi,

« Je suis bien surprise et bien fâchée de ce que ta lettre m’apprend, car, selon ce que mon pauvre Barberin m’avait toujours dit, aussi bien après t’avoir trouvé avenue de Breteuil qu’après avoir causé avec la personne qui te cherchait, je pensais que tes parents étaient dans une bonne et même dans une grande position de fortune.

« Cette idée m’était confirmée par la façon dont tu étais habillé lorsque Barberin t’a apporté à Chavanon, et qui disait bien clairement que les objets que tu portais appartenaient à la layette d’un enfant riche. Tu me demandes de t’expliquer comment étaient les langes dans lesquels tu étais emmailloté ; je peux le faire facilement, car j’ai conservé tous ces objets en vue de servir à ta reconnaissance le jour où l’on te réclamerait, ce qui selon moi devait arriver certainement.

« Mais, d’abord, il faut te dire que tu n’avais pas de langes ; si je t’ai parlé quelquefois de langes, c’est par habitude et parce que les enfants de chez nous sont emmaillotés. Toi, tu n’étais pas emmailloté ; au contraire, tu étais habillé ; et voici quels étaient les objets qui ont été trouvés sur toi : un bonnet en dentelle, qui n’a de particulier que sa beauté et sa richesse ; une brassière en toile fine garnie d’une petite dentelle à l’encolure et aux bras ; une couche en flanelle, des bas en laine blanche ; des chaussons en tricot blanc, avec des bouffettes de soie ; une longue robe aussi en flanelle blanche, et enfin une grande pelisse à capuchon en cachemire blanc, doublée de soie, et en dessus ornée de belles broderies.

« Tu n’avais pas de couche en toile appartenant à la même layette, parce qu’on t’avait changé chez le commissaire de police où l’on avait remplacé la couche par une serviette ordinaire.

« Enfin, il faut ajouter qu’aucun de ces objets n’était marqué ; mais la couche en flanelle et la brassière avaient dû l’être, car les coins où se met ordinairement la marque avaient été coupés, ce qui indiquait qu’on avait pris toutes les précautions pour dérouter les recherches.

« Voilà, mon cher Rémi, tout ce que je peux te dire. Si tu crois avoir besoin de ces objets, tu n’as qu’à me l’écrire ; je te les enverrai.

« Ne te désole pas, mon cher enfant, de ne pouvoir pas me donner tous les beaux cadeaux que tu m’avais promis ; ta vache, achetée sur ton pain de chaque jour, vaut pour moi tous les cadeaux du monde. J’ai du plaisir de te dire qu’elle est toujours en bonne santé ; son lait ne diminue pas, et, grâce à elle, je suis maintenant à mon aise ; je ne la vois pas sans penser à toi et à ton petit camarade Mattia.

« Tu me feras plaisir quand tu pourras me donner de tes nouvelles, et j’espère qu’elles seront toujours bonnes ; toi si tendre et si affectueux, comment ne serais-tu pas heureux dans ta famille, avec un père, une mère, des frères et des soeurs qui vont t’aimer comme tu mérites de l’être ?

« Adieu, mon cher enfant, je t’embrasse affectueusement.

« Ta mère nourrice, Ve Barberin. »

La fin de cette lettre m’avait serré le coeur. Pauvre mère Barberin, comme elle était bonne pour moi ! Parce qu’elle m’aimait, elle s’imaginait que tout le monde devait m’aimer comme elle.

« C’est une brave femme, dit Mattia, elle a pensé à moi ; mais, quand elle m’aurait oublié, cela n’empêcherait pas que je la remercierais pour sa lettre ; avec une description aussi complète, il ne faudra pas que master Driscoll se trompe dans l’énumération des objets que tu portais lorsqu’on t’a volé. »

Ce n’était pas chose facile que de demander à mon père de me dire comment j’étais vêtu lorsque je lui avais été volé. Si je lui avais posé cette question tout naïvement, sans arrière-pensée, rien n’aurait été plus simple ; mais il n’en était pas ainsi, et c’était justement cette arrière-pensée qui me rendait timide et hésitant.

Enfin, un jour qu’une pluie glaciale nous avait fait rentrer de meilleure heure que de coutume, je pris mon courage, et je mis la conversation sur le sujet qui me causait de si poignantes angoisses.

Au premier mot de ma question, mon père me regarda en face, en me fouillant des yeux, comme il en avait l’habitude lorsqu’il était blessé par ce que je lui disais ; mais je soutins son regard plus bravement que je ne l’avais espéré lorsque j’avais pensé à ce moment.

« Ce qui m’a le mieux servi pour te retrouver, dit-il, ç’a été la description des vêtements que tu portais au moment où tu nous as été volé : un bonnet en dentelle, une brassière en toile garnie de dentelles, une couche et une robe en flanelle, des bas de laine, des chaussons en tricot, une pelisse à capuchon en cachemire blanc brodé. J’avais beaucoup compté sur la marque de ton linge F.D., c’est-à-dire Francis Driscoll qui est ton nom ; mais cette marque avait été coupée par celle qui t’avait volé et qui, par cette précaution, espérait bien empêcher qu’on te découvrît jamais ; j’eus à produire aussi ton acte de baptême que j’avais relevé à ta paroisse, qu’on m’a rendu et que je dois avoir encore. »

Disant cela, et avec une complaisance qui était assez extraordinaire chez lui, il alla fouiller dans un tiroir, et bientôt il en rapporta un grand papier marqué de plusieurs cachets qu’il me donna.

Je fis un dernier effort.

« Si vous voulez, dis-je, Mattia va me le traduire.

— Volontiers. »

De cette traduction, que Mattia fit tant bien que mal, il résultait que j’étais né un jeudi 2 août et que j’étais fils de Patrick Driscoll et de Margaret Grange, sa femme.

Que demander de plus ?

Cependant Mattia ne se montra pas satisfait, et, le soir, quand nous fûmes retirés dans notre voiture, il se pencha encore à mon oreille comme lorsqu’il avait quelque chose de secret à me confier.

« Veux-tu que je te fasse part d’une idée qui ne peut pas me sortir de la tête ? c’est que tu n’es pas l’enfant de master Driscoll, mais bien l’enfant volé par master Driscoll.

— Pourquoi la famille Driscoll m’aurait-elle cherché, si je n’étais pas son enfant ? Pourquoi aurait-elle donné de l’argent à Barberin et à Greth and Galley ? »

À cela Mattia était obligé de répondre qu’il ne pouvait pas répondre.

Je restais devant ces questions, accablé de mon impuissance, et je me disais que je me frapperais inutilement et à jamais, en pleine nuit noire, la tête contre un mur dans lequel il n’y avait pas d’issue.

Et cependant il fallait chanter, jouer des airs de danse et rire en faisant des grimaces, quand j’avais le coeur si profondément triste.

Les dimanches étaient mes meilleurs jours, parce que, le dimanche, on ne fait pas de musique dans les rues de Londres, et je pouvais alors librement m’abandonner à ma tristesse, en me promenant avec Mattia et Capi.

Comme je ressemblais peu alors à l’enfant que j’étais quelques mois auparavant !

Un de ces dimanches, comme je me préparais à sortir avec Mattia, mon père me retint à la maison, en me disant qu’il aurait besoin de moi dans la journée, et il envoya Mattia se promener tout seul. Mon grand-père n’était pas descendu ; ma mère était sortie avec Kate et Annie et mes frères étaient à courir les rues : il ne restait donc à la maison que mon père et moi.

Il y avait à peu près une heure que nous étions seuls, lorsqu’on frappa à la porte. Mon père alla ouvrir et il rentra accompagné d’un monsieur qui ne ressemblait pas aux amis qu’il recevait ordinairement : celui-là était bien réellement ce qu’on appelle en Angleterre un gentleman, c’est-à-dire un vrai monsieur, élégamment habillé et de physionomie hautaine, mais avec quelque chose de fatigué. Il avait environ cinquante ans. Ce qui me frappa le plus en lui, ce fut son sourire qui, par le mouvement des deux lèvres, découvrait toutes ses dents blanches et pointues comme celles d’un jeune chien. Cela était tout à fait caractéristique, et en le regardant on se demandait si c’était bien un sourire qui contractait ainsi ses lèvres, ou si ce n’était pas plutôt une envie de mordre.

Après quelques minutes d’entretien, il abandonna l’anglais pour le français, qu’il parlait avec facilité et presque sans accent.

« Vous vous portez bien ? me demanda le gentleman.

— Oui, monsieur.

— Vous n’avez jamais été malade ?

— J’ai eu une fluxion de poitrine.

— Ah ! ah ! et comment cela ?

— Pour avoir couché une nuit dans la neige par un froid terrible ; mon maître, qui était avec moi, est mort de froid ; moi j’ai gagné cette fluxion de poitrine.

— Il y a longtemps ?

— Trois ans.

— Et depuis, vous ne vous êtes pas ressenti de cette maladie ?

— Non. »

Sans rien me dire, il reprit sa conversation en anglais avec mon père, puis, après quelques minutes, ils sortirent tous les deux, non par la porte de la rue, mais par celle de la remise.

Au bout d’un certain temps, mon père rentra ; il me dit qu’ayant à sortir, il ne m’emploierait pas comme il en avait eu l’intention, et que j’étais libre d’aller me promener, si j’en avais envie.

Comme il pleuvait, j’entrai dans notre voiture pour y prendre ma peau de mouton. Quelle fut ma surprise de trouver là Mattia ! J’allais lui adresser la parole ; il mit sa main sur ma bouche, puis à voix basse :

« Sais-tu quel est le monsieur qui était avec ton père tout à l’heure ? me dit-il : M. James Milligan, l’oncle de ton ami Arthur.

« Comme je m’ennuyais à me promener tout seul dans ces tristes rues, par ce triste dimanche, je suis rentré pour dormir et je me suis couché sur mon lit, mais je n’ai pas dormi. Ton père, accompagné d’un gentleman, est entré dans la remise, et j’ai entendu leur conversation sans l’écouter : “Solide comme un roc, a dit le gentleman ; dix autres seraient morts, il en est quitte pour une fluxion de poitrine !” Alors, croyant qu’il s’agissait de toi, j’ai écouté, mais la conversation a changé tout de suite de sujet. “Comment va votre neveu ? demanda ton père. – Mieux, il en échappera encore cette fois ; il y a trois mois, tous les médecins le condamnaient ; sa chère mère l’a encore sauvé par ses soins. Ah ! c’est une bonne mère que Mme Milligan.” Tu penses si à ce nom j’ai prêté l’oreille. “Alors, si votre neveu va mieux, continua mon père, toutes vos précautions sont inutiles ? – Pour le moment peut-être, répondit le monsieur, mais je ne veux pas admettre qu’Arthur vive, ce serait un miracle, et les miracles ne sont plus de ce monde ; il faut qu’au jour de sa mort je sois à l’abri de tout retour et que l’unique héritier soit moi, James Milligan. – Soyez tranquille, dit ton père, cela sera ainsi, je vous en réponds. – Je compte sur vous”, dit le gentleman. Et il ajouta quelques mots que je n’ai pas bien compris et que je traduis à peu près, bien qu’ils paraissent ne pas avoir de sens : “À ce moment nous verrons ce que nous aurons à en faire.” Et il est sorti. »

Ma première idée, en écoutant ce récit, fut de rentrer pour demander à mon père l’adresse de M. Milligan, afin d’avoir des nouvelles d’Arthur et de sa mère ; mais je compris presque aussitôt que c’était folie. Ce n’était point à un homme qui attendait avec impatience la mort de son neveu qu’il fallait demander des nouvelles de ce neveu. Et puis, d’un autre côté, n’était-il pas imprudent d’avertir M. Milligan qu’on l’avait entendu ?

Arthur était vivant. Il allait mieux. Pour le moment il y avait assez de joie pour moi dans cette bonne nouvelle.

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Chapitre 17
Les nuits de Noël

Nous ne parlions plus que d’Arthur, de Mme Milligan et de M. James Milligan.
Où étaient Arthur et sa mère ? Où pourrions-nous bien les chercher, les retrouver ?

Les visites de M. J. Milligan nous avaient inspiré une idée et suggéré un plan dont le succès nous paraissait assuré : puisque M. J. Milligan était venu une fois cour du Lion-Rouge, il était à peu près certain qu’il y reviendrait une seconde, une troisième fois : n’avait-il pas des affaires avec mon père ? Alors, quand il partirait, Mattia, qu’il ne connaissait point, le suivrait ; on saurait sa demeure ; on ferait causer ses domestiques, et peut-être ces renseignements nous conduiraient-ils auprès d’Arthur.

Si nous avions dû attendre M. James Milligan, en sortant du matin au soir comme nous le faisions depuis notre arrivée à Londres, cela n’eût pas été bien intelligent ; mais le moment approchait où, au lieu d’aller jouer dans les rues pendant la journée, nous irions pendant la nuit, car c’est aux heures du milieu de la nuit qu’ont lieu les waits, c’est-à-dire les concerts de Noël. Alors, restant à la maison pendant le jour, l’un de nous ferait bonne garde, et nous arriverions bien sans doute à surprendre l’oncle d’Arthur.

Il n’y avait qu’à attendre, et nous attendîmes.

Tout en attendant, nous continuâmes nos courses dans Londres, car nous n’étions pas de ces musiciens privilégiés qui prennent possession d’un quartier où ils ont un public à eux appartenant ; nous étions trop enfants, trop nouveaux venus, pour nous établir ainsi en maîtres, et nous devions céder la place à ceux qui savaient faire valoir leurs droits de propriété par des arguments auxquels nous n’étions pas de force à résister.

De même nous n’étions pas de force contre les bandes de musiciens nègres qui courent les rues et que les Anglais appellent des nigger-melodits. Ces faux nègres, qui s’accoutrent grotesquement avec des habits à queue de morue et d’immenses cols dans lesquels leur tête est enveloppée comme un bouquet dans une feuille de papier, étaient notre terreur.

Un jour que nous étions ainsi leurs spectateurs, je vis un d’entre eux et le plus extravagant faire des signes à Mattia ; je crus tout d’abord que c’était pour se moquer de nous et amuser le public par quelque scène grotesque dont nous serions les victimes, lorsque, à ma grande surprise, Mattia lui répondit amicalement.

« Tu le connais donc ? lui demandai-je.

— C’est Bob.

— Qui ça, Bob ?

— Mon ami Bob du cirque Gassot, un des deux clowns dont je t’ai parlé, et celui surtout à qui je dois d’avoir appris ce que je sais d’anglais.

— Tu ne l’avais pas reconnu ?

— Parbleu ! chez Gassot il se mettait la tête dans la farine et ici il se la met dans le cirage. »

Lorsque la représentation des nigger-melodits fut terminée, Bob vint à nous, et, à la façon dont il aborda Mattia, je vis combien mon camarade savait se faire aimer. Un frère n’eût pas eu plus de joie dans les yeux ni dans l’accent que cet ancien clown, « qui, par suite de la dureté des temps, nous dit-il, avait été obligé de se faire itinerant-musician ». Mais il fallut bien vite se séparer, lui pour suivre sa bande, nous pour aller dans un quartier où il n’irait pas ; et les deux amis remirent au dimanche suivant le plaisir de se raconter ce que chacun avait fait, depuis qu’ils s’étaient séparés. Par amitié pour Mattia sans doute, Bob voulut bien me témoigner de la sympathie, et bientôt nous eûmes un ami qui, par son expérience et ses conseils, nous rendit la vie de Londres beaucoup plus facile qu’elle ne l’avait été pour nous jusqu’à ce moment. Il prit aussi Capi en grande amitié, et souvent il nous disait avec envie que, s’il avait un chien comme celui-là, sa fortune serait bien vite faite. Plus d’une fois aussi il nous proposa de nous associer tous les trois, c’est-à-dire tous les quatre, lui, Mattia, Capi et moi ; mais, si je ne voulais pas quitter ma famille pour retourner en France voir Lise et mes anciens amis, je le voulais bien moins encore pour suivre Bob à travers l’Angleterre.

Ce fut ainsi que nous gagnâmes les approches de Noël ; alors, au lieu de partir de la cour du Lion-Rouge le matin, nous nous mettions en route tous les soirs vers huit ou neuf heures, et nous gagnions les quartiers que nous avions choisis.

Après les fêtes de Noël, il fallut sortir dans la journée, et nos chances de voir M. James Milligan diminuèrent beaucoup. Nous n’avions guère plus d’espérance que dans le dimanche : aussi restâmes-nous bien souvent à la maison, au lieu d’aller nous promener en cette journée de liberté, qui aurait pu être une journée de récréation.

Nous attendions.

Sans dire ce qui nous préoccupait, Mattia s’était ouvert à son ami Bob et lui avait demandé s’il n’y avait pas des moyens pour trouver l’adresse d’une dame Milligan, qui avait un fils paralysé, ou même tout simplement celle de M. James Milligan. Mais Bob avait répondu qu’il faudrait savoir quelle était cette dame Milligan et aussi quelle était la profession ou la position sociale de M. James Milligan, attendu que ce nom de Milligan était porté par un certain nombre de personnes à Londres et un plus grand nombre encore en Angleterre.

Nous n’avions pas pensé à cela. Pour nous il n’y avait qu’une Mme Milligan, qui était la mère d’Arthur, et qu’un M. James Milligan, qui était l’oncle d’Arthur.

Alors Mattia recommença à me dire que nous devions retourner en France, et nos discussions reprirent de plus belle.

« J’ai peur, continuait Mattia, allons-nous-en ; tu verras qu’il nous arrivera quelque catastrophe, allons-nous-en. »

Mais, bien que les dispositions de ma famille n’eussent pas changé à mon égard, bien que mon grand-père continuât à cracher furieusement de mon côté, bien que mon père ne m’adressât que quelques mots de commandement, bien que ma mère n’eût jamais eu un regard pour moi, bien que mes frères fussent inépuisables à inventer de mauvais tours pour me nuire, bien qu’Annie me témoignât son aversion dans toutes les occasions, bien que Kate n’eût d’affection que pour les sucreries que je lui rapportais, je ne pouvais me décider à suivre le conseil de Mattia, pas plus que je ne pouvais le croire lorsqu’il affirmait que je n’étais pas le « fils de master Driscoll ». Douter, oui, je le pouvais, je ne le pouvais que trop ; mais croire fermement que j’étais ou n’étais pas un Driscoll, je ne le pouvais point.

Le temps s’écoula lentement, bien lentement ; mais enfin les jours s’ajoutèrent aux jours, les semaines aux semaines, et le moment arriva où la famille devait quitter Londres pour parcourir l’Angleterre.

Les deux voitures avaient été repeintes, et on les avait chargées de toutes les marchandises qu’elles pouvaient contenir, et qu’on vendrait pendant la belle saison.

Que de choses et comme il était merveilleux qu’on pût les entasser dans ces voitures : des étoffes, des tricots, des bonnets, des fichus, des mouchoirs, des bas, des caleçons, des gilets, des boutons, du fil, du coton, de la laine à coudre, de la laine à tricoter, des aiguilles, des ciseaux, des rasoirs, des boucles d’oreilles, des bagues, des savons, des pommades, du cirage, des pierres à repasser, des poudres pour les maladies des chevaux et des chiens, des essences pour détacher, des eaux contre le mal des dents, des drogues pour faire pousser les cheveux, d’autres pour les teindre !

Mon père, ayant trouvé que nous gagnions de bonnes journées avec notre violon et notre harpe, décida que nous partirions avec lui, mais que nous resterions musiciens, et il nous signifia sa volonté la veille de notre départ.

Le jour même de notre départ, je vis comment se faisait la vente de ces marchandises qui avaient coûté si peu cher : nous étions arrivés dans un gros village, et les voitures avaient été rangées sur la grande place ; on avait abaissé un des côtés, formés de plusieurs panneaux, et tout l’étalage s’était présenté à la curiosité des acheteurs.

« Voyez les prix ! voyez les prix ! criait mon père ; vous n’en trouverez nulle part de pareils ; comme je ne paie jamais mes marchandises, cela me permet de les vendre bon marché ; je ne les vends pas, je les donne ; voyez les prix ! voyez les prix ! »

Et j’entendais des gens qui avaient regardé ces prix dire en s’en allant :

« Il faut que ce soient là des marchandises volées.

— Il le dit lui-même. »

S’ils avaient jeté les yeux de mon côté, la rougeur de mon front leur aurait appris combien étaient fondées leurs suppositions.

S’ils ne virent point cette rougeur, Mattia la remarqua, lui, et le soir il m’en parla, bien que d’ordinaire il évitât d’aborder franchement ce sujet.

« Pourras-tu toujours supporter cette honte ? me dit-il.

— Ne me parle pas de cela, si tu ne veux pas me rendre cette honte plus cruelle encore.

— Ce n’est pas cela que je veux. Je veux que nous retournions en France. Je t’ai toujours dit qu’il arriverait une catastrophe ; je te le dis encore, et je sens qu’elle ne tardera pas. Comprends donc qu’il y aura des gens de police qui, un jour ou l’autre, voudront savoir comment master Driscoll vend ses marchandises à si bas prix : alors qu’arrivera-t-il ?

— Mattia, je t’en prie…

— Puisque tu ne veux pas voir, il faut bien que je voie pour toi ; il arrivera qu’on nous arrêtera tous, même toi, même moi, qui n’avons rien fait. Comment prouver que nous n’avons rien fait ? Comment nous défendre ? N’est-il pas vrai que nous mangeons le pain payé avec l’argent de ces marchandises ? »

Cette idée ne s’était jamais présentée à mon esprit ; elle me frappa comme un coup de marteau qu’on m’aurait assené sur la tête.

Jamais les paroles, les raisonnements, les prières de Mattia ne m’avaient si profondément troublé, et, quand je me les rappelais, je me disais que l’irrésolution dans laquelle je me débattais était lâche et que je devais prendre un parti en me décidant enfin à savoir ce que je voulais.

Les circonstances firent ce que de moi-même je n’osais faire.

Il y avait plusieurs semaines déjà que nous avions quitté Londres, et nous étions arrivés dans une ville aux environs de laquelle devaient avoir lieu des courses. En Angleterre les courses de chevaux ne sont pas ce qu’elles sont en France, un simple amusement pour les gens riches qui viennent voir lutter trois ou quatre chevaux, se montrer eux-mêmes, et risquer en paris quelques louis : elles sont une fête populaire pour la contrée, et ce ne sont point les chevaux seuls qui donnent le spectacle : sur la lande ou sur les dunes qui servent d’hippodrome arrivent quelquefois plusieurs jours à l’avance des saltimbanques, des bohémiens, des marchands ambulants qui tiennent là une sorte de foire : nous nous étions hâtés pour prendre notre place dans cette foire, nous comme musiciens, la famille Driscoll comme marchands.

Mais, au lieu de venir sur le champ de courses, mon père s’était établi dans la ville même, où sans doute il pensait faire de meilleures affaires.

Arrivés de bonne heure et n’ayant pas à travailler à l’étalage des marchandises, nous allâmes, Mattia et moi, voir le champ de courses qui se trouvait situé à une assez courte distance de la ville, sur une bruyère. De nombreuses tentes étaient dressées, et de loin on apercevait çà et là des petites colonnes de fumée qui marquaient la place et les limites du champ de courses. Nous ne tardâmes point à déboucher par un chemin creux sur la lande, aride et nue en temps ordinaire, mais où ce soir-là on voyait des hangars en planches dans lesquels s’étaient installés des cabarets et même des hôtels, des baraques, des tentes, des voitures ou simplement des bivouacs autour desquels se pressaient des gens en haillons pittoresques.

Comme nous passions devant un de ces feux, au-dessus duquel une marmite était suspendue, nous reconnûmes notre ami Bob. Il se montra enchanté de nous voir. Il était venu aux courses avec deux de ses camarades, pour donner des représentations d’exercices de force et d’adresse ; mais les musiciens sur qui ils comptaient leur avaient manqué de parole, de sorte que leur journée du lendemain, au lieu d’être fructueuse comme ils l’avaient espéré, serait probablement détestable. Si nous voulions, nous pouvions leur rendre un grand service : c’était de remplacer ces musiciens, la recette serait partagée entre nous cinq ; il y aurait même une part pour Capi.

Au coup d’oeil que Mattia me lança, je compris que ce serait faire plaisir à mon camarade d’accepter la proposition de Bob, et, comme nous étions libres de faire ce que bon nous semblait, à la seule condition de rapporter une bonne recette, je l’acceptai.

Il fut donc convenu que, le lendemain, nous viendrions nous mettre à la disposition de Bob et de ses deux amis.

Mais, en rentrant dans la ville, une difficulté se présenta quand je fis part de cet arrangement à mon père.

« J’ai besoin de Capi demain, dit-il, vous ne pourrez pas le prendre. »

À ce mot, je me sentis mal rassuré ; voulait-on employer Capi à quelque vilaine besogne ? mais mon père dissipa tout de suite mes appréhensions :

« Capi a l’oreille fine, dit-il, il entend tout et fait bonne garde ; il nous sera utile pour les voitures, car, au milieu de cette confusion de gens, on pourrait bien nous voler. Vous irez donc seuls jouer avec Bob, et, si votre travail se prolonge tard dans la nuit, ce qui est probable, vous viendrez nous rejoindre à l’auberge du Gros Chêne où nous coucherons, car mon intention est de partir d’ici à la nuit tombante. »

Le lendemain matin, après avoir été promener Capi, lui avoir donné à manger et l’avoir fait boire pour être bien sûr qu’il ne manquerait de rien, je l’attachai moi-même à l’essieu de la voiture qu’il devait garder, et nous gagnâmes le champ de courses, Mattia et moi.

Aussitôt arrivés, nous nous mîmes à jouer, et cela dura sans repos jusqu’au soir ; j’avais le bout des doigts douloureux comme s’ils étaient piqués par des milliers d’épines, et Mattia avait tant soufflé dans son cornet à piston qu’il ne pouvait plus respirer. Cependant il fallait jouer toujours ; Bob et ses camarades ne se lassant point de faire leurs tours, de notre côté, nous ne pouvions pas nous lasser plus qu’eux. Quand vint le soir, je crus que nous allions nous reposer ; mais nous abandonnâmes notre tente pour un grand cabaret en planches, et là, exercices et musique reprirent de plus belle. Cela dura ainsi jusqu’après minuit ; je faisais encore un certain tapage avec ma harpe, mais je ne savais plus trop ce que je jouais, et Mattia ne le savait pas mieux que moi. Vingt fois Bob avait annoncé que c’était la dernière représentation, et vingt fois nous en avions recommencé une nouvelle.

Si nous étions las, nos camarades, qui dépensaient beaucoup plus de forces que nous, étaient exténués : aussi avaient-ils déjà manqué plus d’un de leurs tours. À un moment, une grande perche qui servait à leurs exercices tomba sur le bout du pied de Mattia ; la douleur fut si vive, que Mattia poussa un cri ; je crus qu’il avait le pied écrasé, et nous nous empressâmes autour de lui, Bob et moi. Heureusement la blessure n’avait pas cette gravité ; il y avait contusion, et les chairs étaient déchirées, mais les os n’étaient pas brisés. Cependant Mattia ne pouvait pas marcher.

Que faire ?

Il fut décidé qu’il resterait à coucher dans la voiture de Bob et que moi je gagnerais tout seul l’auberge du Gros Chêne ; ne fallait-il pas que je susse où la famille Driscoll se rendait le lendemain ?

Malgré ma fatigue, je marchai vite et j’arrivai à la fin à l’auberge du Gros Chêne ; mais j’eus beau chercher nos voitures, je ne les trouvai point. Il y avait deux ou trois misérables carrioles à bâche de toile, une grande baraque en planches et deux chariots couverts d’où sortirent des cris de bêtes fauves quand j’approchai ; mais les belles voitures aux couleurs éclatantes de la famille Driscoll, je ne les vis nulle part.

En tournant autour de l’auberge, j’aperçus une lumière qui éclairait une imposte vitrée, et, pensant que tout le monde n’était pas couché, je frappai à la porte. L’aubergiste à mauvaise figure, que j’avais remarqué la veille, m’ouvrit lui-même, et me braqua en plein visage la lueur de sa lanterne. Je vis qu’il me reconnaissait ; mais, au lieu de me livrer passage, il mit sa lanterne derrière son dos, regarda autour de lui, et écouta durant quelques secondes.

« Vos voitures sont parties, dit-il, votre père a recommandé que vous le rejoigniez à Lewes sans perdre de temps, et en marchant toute la nuit. Bon voyage ! »

Et il me ferma la porte au nez, sans m’en dire davantage.

Je me remis en marche et, une heure et demie après, je me couchais sur une bonne botte de paille à côté de Mattia, dans la voiture de Bob, et en quelques paroles je lui racontais ce qui s’était passé, puis je m’endormais mort de fatigue.

Quelques heures de sommeil me rendirent mes forces et, le matin, je me réveillai prêt à partir pour Lewes, si toutefois Mattia, qui dormait encore, pouvait me suivre.

Sortant de la voiture, je me dirigeai vers notre ami Bob, qui, levé avant moi, était occupé à allumer son feu ; je le regardais couché à quatre pattes et soufflant de toutes ses forces sous la marmite, lorsqu’il me sembla reconnaître Capi conduit en laisse par un policeman.

Stupéfait, je restai immobile, me demandant ce que cela pouvait signifier ; mais Capi, qui m’avait reconnu, avait donné une forte secousse à la laisse qui s’était échappée des mains du policeman ; alors, en quelques bonds, il était accouru à moi et il avait sauté dans mes bras.

Le policeman s’approcha :

« Ce chien est à vous, n’est-ce pas ? me demanda-t-il.

— Oui.

— Eh bien, je vous arrête. »

Et sa main s’abattit sur mon bras qu’elle serra fortement.

Les paroles et le geste de l’agent de police avaient fait relever Bob ; il s’avança :

« Eh pourquoi arrêtez-vous ce garçon ? demanda-t-il.

— Êtes-vous son frère ?

— Non, son ami.

— Un homme et un enfant ont pénétré cette nuit dans l’église Saint-George par une haute fenêtre et au moyen d’une échelle ; ils avaient avec eux ce chien pour leur donner l’éveil, si on venait les déranger ; c’est ce qui est arrivé ; dans leur surprise, ils n’ont pas eu le temps de prendre le chien avec eux en se sauvant par la fenêtre, et celui-ci, ne pouvant pas les suivre, a été trouvé dans l’église ; avec le chien, j’étais bien sûr de découvrir les voleurs, et j’en tiens un ; où est le père maintenant ? »

Je ne sais si cette question s’adressait à Bob ou à moi ; je n’y répondis pas, j’étais anéanti.

Et cependant je comprenais ce qui s’était passé ; malgré moi je le devinais : ce n’était pas pour garder les voitures que Capi m’avait été demandé, c’était parce que son oreille était fine et qu’il pourrait avertir ceux qui seraient en train de voler dans l’église ; enfin ce n’était pas pour le seul plaisir d’aller coucher à l’auberge du Gros Chêne que les voitures étaient parties à la nuit tombante ; si elles ne s’étaient pas arrêtées dans cette auberge, c’était parce que, le vol ayant été découvert, il fallait prendre la fuite au plus vite.

Mais ce n’était pas aux coupables que je devais penser, c’était à moi ; quels qu’ils fussent, je pouvais me défendre, et, sans les accuser, prouver mon innocence ; je n’avais qu’à donner l’emploi de mon temps pendant cette nuit.

« Expliquez-lui que je ne suis pas coupable, dis-je à Bob, puisque je suis resté avec vous jusqu’à une heure du matin ; j’ai été à l’auberge du Gros Chêne où j’ai parlé à l’aubergiste, et aussitôt je suis revenu ici. »

Bob traduisit mes paroles à l’agent ; mais celui-ci ne parut pas convaincu comme je l’avais espéré, tout au contraire.

C’était la seconde fois qu’on m’arrêtait, et cependant la honte qui m’étouffa fut plus poignante encore. C’est qu’il ne s’agissait plus d’une sotte accusation comme à propos de notre vache ; si je sortais innocent de cette accusation, n’aurais-je pas la douleur de voir condamner, justement condamner ceux dont on me croyait le complice ?

Il me fallut traverser, tenu par le policeman, la haie des curieux qui accouraient sur notre passage ; mais on ne me poursuivit pas de huées et de menaces comme en France, car ceux qui venaient me regarder n’étaient point des paysans, mais des gens qui, tous ou à peu près, vivaient en guerre avec la police, des saltimbanques, des cabaretiers, des bohémiens, des tramps, comme disent les Anglais, c’est-à-dire des vagabonds.

La prison où l’on m’enferma était une vraie prison avec une fenêtre grillée de gros barreaux de fer, dont la vue seule tuait dans son germe toute idée d’évasion. Le mobilier se composait d’un banc pour s’asseoir et d’un hamac pour se coucher.

Je me laissai tomber sur ce banc et j’y restai longtemps accablé, réfléchissant à ma triste condition, mais sans suite, car il m’était impossible de joindre deux idées et de passer de l’une à l’autre.

Quand j’avais vu le geôlier entrer dans ma prison, j’avais éprouvé un mouvement de satisfaction et comme un élan d’espérance, car, depuis que j’étais enfermé, j’étais tourmenté, enfiévré par une question que je me posais sans lui trouver une réponse :

« Quand le magistrat m’interrogerait-il ? Quand pourrais-je me défendre ? »

J’avais entendu raconter des histoires de prisonniers qu’on tenait enfermés pendant des mois sans les faire passer en jugement ou sans les interroger, ce qui pour moi était tout un, et j’ignorais qu’en Angleterre il ne s’écoulait jamais plus d’un jour ou deux entre l’arrestation et la comparution publique devant un magistrat.

Cette question que je ne pouvais résoudre fut donc la première que j’adressai au geôlier, qui n’avait point l’air d’un méchant homme, et il voulut bien me répondre que je comparaîtrais certainement à l’audience du lendemain.

Le lendemain matin, le geôlier entra dans ma prison portant une cruche et une cuvette ; il m’engagea à faire ma toilette, si le coeur m’en disait, parce que j’allais bientôt paraître devant le magistrat, et il ajouta qu’une tenue décente était quelquefois le meilleur moyen de défense d’un accusé.

Le geôlier revint et me dit de le suivre ; je marchai à côté de lui, et, après avoir traversé plusieurs corridors, nous nous trouvâmes devant une petite porte qu’il ouvrit.

« Passez », me dit-il.

Un air chaud me souffla au visage et j’entendis un bourdonnement confus. J’entrai et me trouvai dans une petite tribune ; j’étais dans la salle du tribunal.

Bien que je fusse en proie à une sorte d’hallucination et que je sentisse les artères de mon front battre comme si elles allaient éclater, en un coup d’oeil jeté circulairement autour de moi j’eus une vision nette et complète de ce qui m’entourait, – la salle d’audience et les gens qui l’emplissaient.

Sur une estrade élevée était assis le juge ; plus bas et devant lui siégeaient trois autres gens de justice qui étaient, je le sus plus tard, un greffier, un trésorier pour les amendes, et un autre magistrat qu’on nomme en France le ministère public ; devant ma tribune était un personnage en robe et en perruque, mon avocat.

Comment avais-je un avocat ? D’où me venait-il ? Qui me l’avait donné ? Étaient-ce Mattia et Bob ? c’étaient là des questions qu’il n’était pas l’heure d’examiner. J’avais un avocat, cela suffisait.

Dans une autre tribune, j’aperçus Bob lui-même, ses deux camarades, l’aubergiste du Gros Chêne, et des gens que je ne connaissais point, puis, dans une autre qui faisait face à celle-là, je reconnus le policeman qui m’avait arrêté ; plusieurs personnes étaient avec lui ; je compris que ces tribunes étaient celles des témoins.

L’enceinte réservée au public était pleine. Au-dessus d’une balustrade, j’aperçus Mattia ; nos yeux se croisèrent, s’embrassèrent, et instantanément je sentis le courage me relever. Je serais défendu, c’était à moi de ne pas m’abandonner et de me défendre moi-même ; je ne fus plus écrasé par tous les regards qui étaient dardés sur moi.

Le ministère public prit la parole, et en peu de mots – il avait l’air très pressé –, il exposa l’affaire : « Un vol avait été commis dans l’église Saint-George ; les voleurs, un homme et un enfant, s’étaient introduits dans l’église au moyen d’une échelle et en brisant une fenêtre ; ils avaient avec eux un chien qu’ils avaient amené pour faire bonne garde et les prévenir du danger, s’il en survenait un ; un passant attardé, il était alors une heure un quart, avait été surpris de voir une faible lumière dans l’église, il avait écouté et il avait entendu des craquements ; aussitôt il avait été réveiller le bedeau ; on était revenu en nombre, mais alors le chien avait aboyé et, pendant qu’on ouvrait la porte, les voleurs, effrayés, s’étaient sauvés par la fenêtre, abandonnant leur chien, qui n’avait pas pu monter à l’échelle ; ce chien, conduit sur le champ de courses par l’agent Jerry, dont on ne saurait trop louer l’intelligence et le zèle, avait reconnu son maître qui n’était autre que l’accusé présent sur ce banc ; quant au second voleur, on était sur sa piste. »

Après quelques considérations qui démontraient ma culpabilité, le ministère public se tut, et une voix glapissante cria : « Silence ! »

Le juge alors, sans se tourner de mon côté, et comme s’il parlait pour lui-même, me demanda mon nom, mon âge et ma profession.

Je répondis en anglais que je m’appelais Francis Driscoll et que je demeurais chez mes parents à Londres, cour du Lion-Rouge, dans Bethnal-Green ; puis je demandai la permission de m’expliquer en français, attendu que j’avais été élevé en France et que je n’étais en Angleterre que depuis quelques mois.

« Ne croyez pas me tromper, me dit sévèrement le juge ; je sais le français. »

Je fis donc mon récit en français, et j’expliquai comment il était en toute impossibilité que je fusse dans l’église à une heure, puisque, à cette heure, j’étais au champ de courses, et qu’à deux heures et demie j’étais à l’auberge du Gros Chêne.

« Et comment expliquez-vous la présence de votre chien dans l’église ? me demanda le juge.

— Je ne l’explique pas, je ne la comprends même pas ; mon chien n’était pas avec moi, je l’avais attaché le matin sous une de nos voitures. »

Il ne me convenait pas d’en dire davantage, car je ne voulais pas donner des armes contre mon père ; je regardai Mattia, il me fit signe de continuer, mais je ne continuai point.

On appela un témoin, et on lui fit prêter serment sur l’Évangile de dire la vérité sans haine et sans passion.

C’était un gros homme, court, à l’air prodigieusement majestueux, malgré sa figure rouge et son nez bleuâtre ; avant de jurer, il adressa une génuflexion au tribunal et il se redressa en se regorgeant : c’était le bedeau de la paroisse Saint-George.

Il commença par raconter longuement combien il avait été troublé et scandalisé lorsqu’on était venu le réveiller brusquement pour lui dire qu’il y avait des voleurs dans l’église ; sa première idée avait été qu’on voulait lui jouer une mauvaise farce, mais, comme on ne joue pas des farces à des personnes de son caractère, il avait compris qu’il se passait quelque chose de grave ; il s’était habillé alors avec tant de hâte qu’il avait fait sauter deux boutons de son gilet ; enfin il était accouru ; il avait ouvert la porte de l’église, et il avait trouvé… qui ? ou plutôt quoi ? un chien.

Je n’avais rien à répondre à cela ; mais mon avocat qui, jusqu’à ce moment, n’avait rien dit, se leva, secoua sa perruque, assura sa robe sur ses épaules et prit la parole.

« Qui a fermé la porte de l’église hier soir ? demanda-t-il.

— Moi, répondit le bedeau, comme c’était mon devoir.

— Vous en êtes sûr ?

— Quand je fais une chose, je suis sûr que je la fais.

— Et quand vous ne la faites pas ?

— Je suis sûr que je ne l’ai pas faite.

— Très bien ; alors vous pouvez jurer que vous n’avez pas enfermé le chien dont il est question dans l’église ?

— Si le chien avait été dans l’église, je l’aurais vu.

— Vous avez de bons yeux ?

— J’ai des yeux comme tout le monde.

— Il y a six mois, n’êtes-vous pas entré dans un veau qui était pendu le ventre grand ouvert, devant la boutique d’un boucher ?

— Je ne vois pas l’importance d’une pareille question adressée à un homme de mon caractère, s’écria le bedeau devenant bleu.

— Voulez-vous avoir l’extrême obligeance d’y répondre comme si elle était vraiment importante ?

— Il est vrai que je me suis heurté contre un animal maladroitement exposé à la devanture d’un boucher.

— Vous ne l’aviez donc pas vu ?

— J’étais préoccupé.

— Vous veniez de dîner quand vous avez fermé la porte de l’église ?

— Certainement.

— Et quand vous êtes entré dans ce veau, est-ce que vous ne veniez pas de dîner ?

— Mais…

— Vous dites que vous n’aviez pas dîné ?

— Si.

— Est-ce de la petite bière ou de la bière forte que vous buvez ?

— De la bière forte.

— Combien de pintes ?

— Deux.

— Jamais plus ?

— Quelquefois trois.

— Jamais quatre ? Jamais six ?

— Cela est bien rare.

— Vous ne prenez pas de grog après votre dîner ?

— Quelquefois.

— Vous l’aimez fort ou faible ?

— Pas trop faible.

— Combien de verres en buvez-vous ?

— Cela dépend.

— Est-ce que vous êtes prêt à jurer que vous n’en prenez pas quelquefois trois et même quatre verres ? »

Comme le bedeau, de plus en plus bleu, ne répondit pas, l’avocat se rassit et, tout en s’asseyant, il dit :

« Cet interrogatoire suffit pour prouver que le chien a pu être enfermé dans l’église par le témoin qui, après dîner, ne voit pas les veaux parce qu’il est préoccupé ; c’était tout ce que je désirais savoir. »

Si j’avais osé, j’aurais embrassé mon avocat ; j’étais sauvé.

Pourquoi Capi n’aurait-il pas été enfermé dans l’église ? Cela était possible. Et s’il avait été enfermé de cette façon, ce n’était pas moi qui l’avais introduit : je n’étais donc pas coupable, puisqu’il n’y avait que cette charge contre moi.

Après le bedeau on entendit les gens qui l’accompagnaient lorsqu’il était entré dans l’église ; mais ils n’avaient rien vu, si ce n’est la fenêtre ouverte par laquelle les voleurs s’étaient envolés.

Puis on entendit mes témoins : Bob, ses camarades, l’aubergiste, qui tous donnèrent l’emploi de mon temps ; cependant un seul point ne fut point éclairci, et il était capital, puisqu’il portait sur l’heure précise à laquelle j’avais quitté le champ de courses.

Les interrogatoires terminés, le juge me demanda si je n’avais rien à dire, en m’avertissant que je pouvais garder le silence, si je le croyais bon.

Je répondis que j’étais innocent, et que je m’en remettais à la justice du tribunal.

Alors le juge fit lire le procès-verbal des dépositions que je venais d’entendre, puis il déclara que je serais transféré dans la prison du comté pour y attendre que le grand jury décidât si je serais ou ne serais pas traduit devant les assises.

Les assises !

Je m’affaissai sur mon banc ; hélas ! que n’avais-je écouté Mattia !

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Chapitre 18
Bob

Ce ne fut que longtemps après que je fus réintégré dans ma prison que je trouvai une raison pour m’expliquer comment je n’avais pas été acquitté : le juge voulait attendre l’arrestation de ceux qui étaient entrés dans l’église, pour voir si je n’étais pas leur complice. On était sur leur piste, avait dit le ministère public ; j’aurais donc la douleur et la honte de paraître sur le banc des assises à côté d’eux.

Quand cela arriverait-il ? Quand serais-je transféré dans la prison du comté ? Qu’était cette prison ? Où se trouvait-elle ? Était-elle plus triste que celle dans laquelle j’étais ?

Il y avait dans ces questions de quoi occuper mon esprit, et le temps passa plus vite que la veille ; je n’étais plus sous le coup de l’impatience qui donne la fièvre ; je savais qu’il fallait attendre.

Et tantôt me promenant, tantôt m’asseyant sur mon banc, j’attendais.

Un peu avant la nuit j’entendis une sonnerie de cornet à piston, et je reconnus la façon de jouer de Mattia. Le bon garçon, il voulait me dire qu’il pensait à moi et qu’il veillait. Cette sonnerie m’arrivait par-dessus le mur qui faisait face à ma fenêtre ; évidemment Mattia était de l’autre côté de ce mur, dans la rue, et une courte distance nous séparait, quelques mètres à peine. Par malheur les yeux ne peuvent pas percer les pierres. Mais, si le regard ne passe pas à travers les murs, le son passe par-dessus. Aux sons du cornet s’étaient joints des bruits de pas, des rumeurs vagues, et je compris que Mattia et Bob donnaient là sans doute une représentation.

Pourquoi avaient-ils choisi cet endroit ? Était-ce parce qu’il leur était favorable pour la recette, ou bien voulaient-ils me donner un avertissement ? Tout à coup j’entendis une voix claire, celle de Mattia, crier en français : « Demain matin au petit jour ! »

Puis aussitôt reprit de plus belle le tapage du cornet.

Il n’y avait pas besoin d’un grand effort d’intelligence pour comprendre que ce n’était pas à son public anglais que Mattia adressait ces mots : « Demain matin au petit jour », c’était à moi ; mais, par contre, il n’était pas aussi facile de deviner ce qu’ils signifiaient, et de nouveau je me posai toute une série de questions auxquelles il m’était impossible de trouver des réponses raisonnables.

Un seul fait était clair et précis : le lendemain matin au petit jour je devais être éveillé et me tenir sur mes gardes ; jusque-là je n’avais qu’à prendre patience, si je le pouvais.

Aussitôt que la nuit fut tombée, je me couchai dans mon hamac et je tâchai de m’endormir ; j’entendis plusieurs heures sonner successivement aux horloges voisines, puis, à la fin, le sommeil me prit et m’emporta sur ses ailes.

C’était l’approche du jour ; au loin des coqs chantèrent.

Je me levai, et, marchant sur la pointe des pieds, j’allai ouvrir ma fenêtre ; ce fut un travail délicat de l’empêcher de craquer, mais enfin, en m’y prenant avec douceur, et surtout avec lenteur, j’en vins à bout.

Enfin, il me sembla percevoir un grattement contre le mur, mais comme avant je n’avais entendu aucun bruit de pas, je crus m’être trompé. Cependant j’écoutai. Le grattement continua ; puis, tout à coup j’aperçus une tête s’élever au-dessus du mur ; tout de suite je vis que ce n’était pas celle de Mattia, et, bien qu’il fît encore sombre, je reconnus Bob.

Il me vit collé contre mes barreaux.

« Chut ! » dit-il faiblement.

Et de la main il me fit un signe qui me sembla signifier que je devais m’éloigner de la fenêtre. Sans comprendre, j’obéis. Alors, son autre main me parut armée d’un long tube brillant comme s’il était en verre. Il le porta à sa bouche. Je compris que c’était une sarbacane. J’entendis un soufflement, et en même temps je vis une petite boule blanche passer dans l’air pour venir tomber à mes pieds. Instantanément la tête de Bob disparut derrière le mur, et je n’entendis plus rien.

Je me précipitai sur la boule ; elle était en papier fin roulé et entassé autour d’un gros grain de plomb. Il me sembla que des caractères étaient tracés sur ce papier, mais il ne faisait pas encore assez clair pour que je pusse les lire : je devais donc attendre le jour.

Je refermai ma fenêtre avec précaution et vivement je me couchai dans mon hamac, tenant la boule de papier dans ma main.

Lentement, bien lentement pour mon impatience, l’aube jaunit, et à la fin une lueur rose glissa sur mes murailles ; je déroulai mon papier et je lus :

« Tu seras transféré demain soir dans la prison du comté ; tu voyageras en chemin de fer dans un compartiment de seconde classe avec un policeman ; place-toi auprès de la portière par laquelle tu monteras ; quand vous aurez roulé pendant quarante-cinq minutes (compte-les bien), votre train ralentira sa marche pour une jonction ; ouvre alors ta portière et jette-toi à bas bravement ; élance-toi, étends tes mains en avant et arrange-toi pour tomber sur les pieds ; aussitôt à terre, monte le talus de gauche, nous serons là avec une voiture et un bon cheval pour t’emmener ; ne crains rien ; deux jours après nous serons en France ; bon courage et bon espoir ; surtout élance-toi au loin en sautant et tombe sur tes pieds. »

Sauvé ! Je ne comparaîtrais pas aux assises ; je ne verrais pas ce qui s’y passerait ! Ah ! le brave Mattia, le bon Bob ! car c’était lui, j’en étais certain, qui aidait généreusement Mattia : « Nous serons là avec un bon cheval » ; ce n’était pas Mattia qui tout seul avait pu combiner cet arrangement.

Le temps s’écoula assez vite, et, le lendemain, dans l’après-midi, un policeman que je ne connaissais pas entra dans mon cachot et me dit de le suivre. Je vis avec satisfaction que c’était un homme d’environ cinquante ans qui ne paraissait pas très souple.

Les choses purent s’arranger selon les prescriptions de Mattia, et, quand le train se mit en marche, j’étais placé près de la portière par laquelle j’étais monté ; j’allais à reculons ; le policeman était en face de moi ; nous étions seuls dans notre compartiment.

J’étais appuyé contre la portière dont la vitre était ouverte ; je lui demandai la permission de regarder le pays que nous traversions, et, comme il voulait « se concilier ma bienveillance », il me répondit que je pouvais regarder tant que je voudrais. Qu’avait-il à craindre ? le train marchait à grande vitesse.

Bientôt, l’air qui le frappait en face l’ayant glacé, il s’éloigna de la portière pour se placer au milieu du wagon. Pour moi, je n’étais pas sensible au froid ; glissant doucement ma main gauche en dehors je tournai la poignée et de la droite je retins la portière.

Le temps s’écoula ; la machine siffla et ralentit sa marche. Le moment était venu ; vivement je poussai la portière et sautai aussi loin que je pus ; je fus jeté dans le fossé ; heureusement mes mains que je tenais en avant portèrent contre le talus gazonné ; cependant le choc fut si violent que je roulai à terre, évanoui.

Quand je revins à moi, je crus que j’étais encore en chemin de fer, car je me sentis emporté par un mouvement rapide, et j’entendis un roulement ; j’étais couché sur un lit de paille.

Chose étrange ! ma figure était mouillée, et, sur mes joues, sur mon front, passait une caresse douce et chaude.

J’ouvris les yeux ; un chien, un vilain chien jaune était penché sur moi et me léchait. Mes yeux rencontrèrent ceux de Mattia, qui se tenait agenouillé à côté de moi.

« Tu es sauvé, me dit-il en écartant le chien et en m’embrassant.

— Où sommes-nous ?

— En voiture ; c’est Bob qui nous conduit.

— Comment cela va-t-il ? me demanda Bob en se retournant.

— Je ne sais pas ; bien, il me semble.

— Remuez les bras, remuez les jambes », cria Bob.

J’étais allongé sur de la paille, je fis ce qu’il me disait.

« Bon, dit Mattia, rien de cassé.

— Mais que s’est-il passé ?

— Tu as sauté du train, comme je te l’avais recommandé ; mais la secousse t’a étourdi, et tu es tombé dans le fossé ; alors ne te voyant pas venir, Bob a dégringolé le talus tandis que je tenais le cheval, et il t’a rapporté dans ses bras. Nous t’avons cru mort. Quelle peur ! quelle douleur ! mais te voilà sauvé.

— Et le policeman ?

— Il continue sa route avec le train, qui ne s’est pas arrêté. »

Je savais l’essentiel ; je regardai autour de moi et j’aperçus le chien jaune qui me regardait tendrement avec des yeux qui ressemblaient à ceux de Capi ; mais ce n’était pas Capi, puisque Capi était blanc.

« Et Capi ! dis-je, où est-il ? »

Avant que Mattia m’eût répondu, le chien jaune avait sauté sur moi et il me léchait en pleurant.

« Mais le voilà, dit Mattia, nous l’avons fait teindre. »

Je rendis au bon Capi ses caresses, et je l’embrassai.

« Pourquoi l’as-tu teint ? dis-je.

— C’est une histoire, je vais te la conter. »

Mais Bob ne permit pas ce récit.

« Conduis le cheval, dit-il à Mattia, et tiens-le bien ; pendant ce temps-là je vais arranger la voiture pour qu’on ne la reconnaisse pas aux barrières. »

Cette voiture était une carriole recouverte d’une bâche en toile posée sur des cerceaux ; il allongea les cercles dans la voiture et, ayant plié la bâche en quatre, il me dit de m’en couvrir ; puis il renvoya Mattia en lui recommandant de se cacher sous la toile. Par ce moyen la voiture changeait entièrement d’aspect, elle n’avait plus de bâche et elle ne contenait qu’une personne au lieu de trois. Si on courait après nous, le signalement que les gens qui voyaient passer cette carriole donneraient dérouterait les recherches.

« Où allons-nous ? demandai-je à Mattia lorsqu’il se fut allongé à côté de moi.

— À Littlehampton : c’est un petit port sur la mer, où Bob a un frère qui commande un bateau faisant les voyages de France pour aller chercher du beurre et des oeufs en Normandie, à Isigny ; si nous nous sauvons – et nous nous sauverons –, ce sera à Bob que nous le devrons. Il a tout fait ; qu’est-ce que j’aurais pu faire pour toi, moi, pauvre misérable ! C’est Bob qui a eu l’idée de te faire sauter du train, de te souffler mon billet, et c’est lui qui a décidé ses camarades à nous prêter ce cheval ; enfin c’est lui qui va nous procurer un bateau pour passer en France, car tu dois bien croire que, si tu voulais t’embarquer sur un vapeur, tu serais arrêté. Tu vois qu’il fait bon avoir des amis.

— Et Capi, qui a eu l’idée de l’emmener ?

— Moi, mais c’est Bob qui a eu l’idée de le teindre en jaune pour qu’on ne le reconnaisse pas, quand nous l’avons volé à l’agent Jerry, l’intelligent Jerry, comme disait le juge, qui cette fois n’a pas été trop intelligent, car il s’est laissé souffler Capi sans s’en apercevoir ; il est vrai que Capi, m’ayant senti, a presque tout fait, et puis Bob connaît tous les tours des voleurs de chiens.

— Et ton pied ?

— Guéri, ou à peu près, je n’ai pas eu le temps d’y penser. »

Cependant notre cheval, vigoureusement conduit par Bob, continuait de détaler grand train sur la route déserte. De temps en temps seulement nous croisions quelques voitures, aucune ne nous dépassait. Les villages que nous traversions étaient silencieux, et rares étaient les fenêtres où se montrait une lumière attardée ; seuls quelques chiens faisaient attention à notre course rapide et nous poursuivaient de leurs aboiements. Quand, après une montée un peu rapide, Bob arrêtait son cheval pour le laisser souffler, nous descendions de voiture et nous nous collions la tête sur la terre pour écouter, mais Mattia lui-même, qui avait l’oreille plus fine que nous, n’entendait aucun bruit suspect ; nous voyagions au milieu de l’ombre et du silence de la nuit.

Ce n’était plus pour nous cacher que nous nous tenions sous la bâche, c’était pour nous défendre du froid, car depuis assez longtemps soufflait une bise froide. Quand nous passions la langue sur nos lèvres, nous trouvions un goût de sel ; nous approchions de la mer. Bientôt nous aperçûmes une lueur qui, à intervalles réguliers, disparaissait, pour reparaître avec éclat ; c’était un phare ; nous arrivions. Bob arrêta son cheval et, le mettant au pas, il le conduisit doucement dans un chemin de traverse ; puis, descendant de voiture, il nous dit de rester là et de tenir le cheval ; pour lui, il allait voir si son frère n’était pas parti et si nous pouvions sans danger nous embarquer à bord du navire de celui-ci.

J’avoue que le temps pendant lequel Bob resta absent me parut long, très long. Nous ne parlions pas, et nous entendions la mer briser sur la grève à une courte distance avec un bruit monotone qui redoublait notre émotion. Mattia tremblait comme je tremblais moi-même.

Enfin, nous entendîmes un bruit de pas dans le chemin qu’avait suivi Bob. Sans doute, c’était lui qui revenait ; c’était mon sort qui allait se décider.

Bob n’était pas seul. Quand il s’approcha de nous, nous vîmes que quelqu’un l’accompagnait ; c’était un homme vêtu d’une vareuse en toile cirée et coiffé d’un bonnet de laine.

« Voici mon frère, dit Bob ; il veut bien vous prendre à son bord ; il va vous conduire, et nous allons nous séparer, car il est inutile qu’on sache que je suis venu ici. »

Nous suivîmes le frère de Bob, et bientôt nous entrâmes dans les rues silencieuses de la ville, puis, après quelques détours, nous nous trouvâmes sur un quai, et le vent de la mer nous frappa au visage. Sans rien dire, le frère de Bob nous désigna de la main un navire gréé en sloop ; nous comprîmes que c’était le sien ; en quelques minutes nous fûmes à bord ; alors il nous fit descendre dans une petite cabine.

« Je ne partirai que dans deux heures, dit-il ; restez là et ne faites pas de bruit. »

Quand il eut refermé à clef la porte de cette cabine, ce fut sans bruit que Mattia se jeta dans mes bras et m’embrassa ; il ne tremblait plus.

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Chapitre 19
Le Cygne

Après le départ du frère de Bob, le navire resta silencieux pendant quelque temps, et nous n’entendîmes que le bruit du vent dans la mâture et le clapotement de l’eau contre la carène ; mais peu à peu il s’anima ; des pas retentirent sur le pont ; on laissa tomber des cordages ; des poulies grincèrent ; il y eut des enroulements et des déroulements de chaîne ; on vira au cabestan ; une voile fut hissée ; le gouvernail gémit, et tout à coup, le bateau s’étant incliné sur le côté gauche, un mouvement de tangage se produisit. Nous étions en route, j’étais sauvé.

Lent et doux tout d’abord, ce mouvement de tangage ne tarda pas à devenir rapide et dur ; le navire s’abaissait en roulant, et brusquement de violents coups de mer venaient frapper contre son étrave ou contre son bordage de droite.

« Pauvre Mattia ! dis-je à mon camarade en lui prenant la main.

— Cela ne fait rien, dit-il, tu es sauvé ; au reste, je me doutais bien que cela serait ainsi. Quand nous étions en voiture, je regardais les arbres dont le vent secouait la cime, et je me disais que sur la mer nous allions danser ; ça danse. »

Toute une journée de mer, et même plus d’une journée, pauvre Mattia ! et cela lui faisait plaisir d’avoir le mal de mer.

Nous débarquions en France, n’ayant que nos vêtements et nos instruments, – Mattia ayant eu soin de prendre ma harpe, que j’avais laissée dans la tente de Bob, la nuit où j’avais été à l’auberge du Gros Chêne. Quant à nos sacs, ils étaient restés avec leur contenu dans les voitures de la famille Driscoll ; cela nous mettait dans un certain embarras, car nous ne pouvions pas reprendre notre vie errante sans chemises et sans bas, surtout sans carte.

Notre première occupation, en sortant de L’Éclipse, fut donc de chercher un vieux sac de soldat et d’acheter ensuite deux chemises, deux paires de bas, un morceau de savon, un peigne, du fil, des boutons, des aiguilles, et enfin ce qui nous était plus indispensable encore que ces objets, si utiles cependant, – une carte de France.

En effet, où aller maintenant que nous étions en France ? Quelle route suivre ? Comment nous diriger ?

« Pour moi, dit Mattia, je n’ai pas de préférence, et je suis prêt à aller à droite ou à gauche ; je ne demande qu’une chose.

— Laquelle ?

— Suivre le cours d’un fleuve, d’une rivière ou d’un canal, parce que j’ai une idée. »

Comme je ne demandais pas à Mattia de me dire son idée, il continua :

« Je vois qu’il faut que je te l’explique, mon idée : quand Arthur était malade, Mme Milligan le promenait en bateau, et c’est de cette façon que tu l’as rencontrée sur Le Cygne.

— Il n’est plus malade.

— C’est-à-dire qu’il est mieux ; il a été très malade, au contraire, et il n’a été sauvé que par les soins de sa mère. Alors mon idée est que, pour le guérir tout à fait, Mme Milligan le promène encore en bateau sur les fleuves, les rivières, les canaux qui peuvent porter Le Cygne ; si bien qu’en suivant le cours de ces rivières et de ces fleuves, nous avons chance de rencontrer Le Cygne.

– Qui dit que Le Cygne est en France ?

— Rien. Cependant, comme Le Cygne ne peut pas aller sur la mer, il est à croire qu’il n’a pas quitté la France ; nous avons des chances pour le retrouver. Quand nous n’en aurions qu’une, est-ce que tu n’es pas d’avis qu’il faut la risquer ? Moi je veux que nous retrouvions Mme Milligan, et mon avis est que nous ne devons rien négliger pour cela. »

La carte fut étalée sur l’herbe du chemin, et nous cherchâmes le fleuve le plus voisin ; nous trouvâmes que c’était la Seine.

« Eh bien, gagnons la Seine, dit Mattia. Nous interrogerons les mariniers, les haleurs, le long de la rivière, et, comme Le Cygne avec sa véranda ne ressemble pas aux autres bateaux, on l’aura remarqué, s’il a passé sur la Seine ; si nous ne le trouvons pas sur la Seine, nous le chercherons sur la Loire, sur la Garonne, sur toutes les rivières de France, et nous finirons par le trouver. »

Je n’avais pas d’objections à présenter contre l’idée de Mattia : il fut donc décidé que nous gagnerions le cours de la Seine pour le côtoyer en le remontant.

Après avoir pensé à nous, il était temps de nous occuper de Capi ; teint en jaune, Capi n’était pas pour moi Capi ; nous achetâmes du savon mou, et, à la première rivière que nous trouvâmes, nous le frottâmes vigoureusement, nous relayant quand nous étions fatigués.

Comme nous ne marchions pas seulement pour avancer, mais qu’il nous fallait encore gagner chaque jour notre pain, il nous fallut cinq semaines pour aller d’Isigny à Charenton.

Là une question se présentait : devions-nous suivre la Seine, ou bien devions-nous suivre la Marne ? C’était ce que je m’étais demandé bien souvent en étudiant ma carte, mais sans trouver de meilleures raisons pour une route plutôt que pour une autre.

Heureusement, en arrivant à Charenton, nous n’eûmes pas à balancer, car, à nos demandes, on répondit pour la première fois qu’on avait vu un bateau qui ressemblait au Cygne ; c’était un bateau de plaisance, il avait une véranda.

Mattia fut si joyeux qu’il se mit à danser sur le quai ; puis, tout à coup, cessant de danser, il prit son violon et joua frénétiquement une marche triomphale.

Pendant ce temps, je continuais d’interroger le marinier qui avait bien voulu nous répondre : le doute n’était pas possible, c’était bien Le Cygne ; il y avait environ deux mois qu’il avait passé à Charenton, remontant la Seine.

Nous n’avons plus besoin de nous arrêter maintenant pour interroger les gens, Le Cygne est devant nous ; il n’y a qu’à suivre la Seine.

Mais à Moret, le Loing se jette dans la Seine, et il faut recommencer nos questions.

Le Cygne a remonté la Seine.

À Montereau il faut les reprendre encore.

Cette fois Le Cygne a abandonné la Seine pour l’Yonne ; il y a un peu plus de deux mois qu’il a quitté Montereau ; il a à son bord une dame anglaise et un jeune garçon étendu sur son lit.

Nous nous rapprochons de Lise en même temps que nous suivons Le Cygne, et le coeur me bat fort, quand, en étudiant ma carte, je me demande si, après Joigny, Mme Milligan aura choisi le canal de Bourgogne ou celui du Nivernais.

Nous arrivons au confluent de l’Yonne et de l’Armençon ; Le Cygne a continué de remonter l’Yonne : nous allons donc passer par Dreuzy et voir Lise ; elle-même nous parlera de Mme Milligan et d’Arthur.

Comme l’Yonne fait beaucoup de détours entre Joigny et Auxerre, nous regagnâmes, nous qui suivions la grande route, un peu de temps sur Le Cygne ; mais, à partir d’Auxerre, nous en reperdîmes, car Le Cygne, ayant pris le canal du Nivernais, avait couru vite sur ses eaux tranquilles.

À chaque écluse nous avions de ses nouvelles, car, sur ce canal où la navigation n’est pas très active, tout le monde avait remarqué ce bateau qui ressemblait si peu à ceux qu’on voyait ordinairement.

Non seulement on nous parlait du Cygne, mais on nous parlait aussi de Mme Milligan, « une dame anglaise très bonne », et d’Arthur, « un jeune garçon qui se tenait presque toujours couché dans un lit placé sur le pont, à l’abri d’une véranda garnie de verdure et de fleurs, mais qui se levait aussi quelquefois ».

Arthur était donc mieux.

Nous approchions de Dreuzy ; encore deux jours, encore un, encore quelques heures seulement.

Enfin nous apercevions les bois dans lesquels nous avons joué avec Lise à l’automne précédent, et nous apercevons aussi l’écluse avec la maisonnette de dame Catherine.

Sans nous rien dire, mais d’un commun accord, nous avons forcé le pas, Mattia et moi, nous ne marchons plus, nous courons ; Capi, qui se retrouve, a pris les devants au galop.

Il va dire à Lise que nous arrivons ; elle va venir au-devant de nous.

Cependant ce n’est pas Lise que nous voyons sortir de la maison, c’est Capi qui se sauve comme si on l’avait chassé.

Nous nous arrêtons tous les deux instantanément, et nous nous demandons ce que cela peut signifier ; que s’est-il passé ? Mais cette question, nous ne la formulons ni l’un ni l’autre, et nous reprenons notre marche.

Capi est revenu jusqu’à nous, et il s’avance, penaud, sur nos talons.

Un homme est en train de manoeuvrer une vanne de l’écluse ; ce n’est pas l’oncle de Lise.

Nous allons jusqu’à la maison ; une femme que nous ne connaissons pas va et vient dans la cuisine.

« Madame Suriot ? » demandons-nous.

Elle nous regarde un moment avant de nous répondre, comme si nous lui posions une question absurde.

« Elle n’est plus ici, nous dit-elle à la fin.

— Et où est-elle ?

— En Égypte. »

Nous nous regardons, Mattia et moi, interdits. En Égypte ! Nous ne savons pas au juste ce que c’est que l’Égypte, et où se trouve ce pays ; mais vaguement, nous pensons que c’est loin, très loin, quelque part au-delà des mers.

« Et Lise ? Vous connaissez Lise ?

— Pardi ! Lise est partie en bateau avec une dame anglaise. »

Lise sur Le Cygne ! Rêvons-nous ?

La femme se charge de nous répondre que nous sommes dans la réalité.

« C’est vous Rémi ? me demande-t-elle.

— Oui.

— Eh bien, quand Suriot a été noyé… nous dit-elle.

— Noyé !

— Noyé dans l’écluse. Ah ! vous ne saviez pas que Suriot était tombé à l’eau et qu’étant passé sous une péniche il était resté accroché à un clou ; c’est le métier qui veut ça trop souvent. Pour lors, quand il a été noyé, Catherine s’est trouvée bien embarrassée, quoiqu’elle fût une maîtresse femme. Mais que voulez-vous ! quand l’argent manque, on ne peut pas le fabriquer du jour au lendemain, et l’argent manquait. Il est vrai qu’on offrait à Catherine d’aller en Égypte pour élever les enfants d’une dame dont elle avait été la nourrice ; mais ce qui la gênait, c’était sa nièce, la petite Lise. Comme elle était à se demander ce qu’il fallait faire, voilà qu’un soir s’arrête à l’écluse une dame anglaise qui promenait son garçon malade. On cause. Et la dame anglaise, qui cherchait un enfant pour jouer avec son fils qui s’ennuyait tout seul sur son bateau demande qu’on lui donne Lise, en promettant de se charger d’elle, de la faire guérir, enfin de lui assurer un sort. C’était une brave dame, bien bonne, douce au pauvre monde. Catherine accepte, et, tandis que Lise s’embarque sur le bateau de la dame anglaise, Catherine part pour s’en aller en Égypte. C’est mon mari qui remplace Suriot. Alors, avant de partir, Lise, qui ne peut pas parler, quoique les médecins disent qu’elle parlera peut-être un jour, alors Lise veut que sa tante m’explique que je dois vous raconter tout cela, si vous venez pour la voir. Et voilà. »

J’étais tellement abasourdi, que je ne trouvai pas un mot ; mais Mattia ne perdit pas la tête comme moi.

« Et où la dame anglaise allait-elle ? demanda-t-il.

— Dans le midi de la France ou bien en Suisse ; Lise devait me faire écrire pour que je vous donne son adresse, mais je n’ai pas reçu de lettre. »

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Chapitre 20
Les beaux langes ont dit vrai

Comme je restais interdit, Mattia fit ce que je ne pensais pas à faire.
« Nous vous remercions bien, madame », dit-il.
Et me poussant doucement, il me mit hors la cuisine.

« En route, me dit-il, en avant ! Ce n’est plus seulement Arthur, et Mme Milligan que nous avons à rejoindre, c’est encore Lise. Comme cela se trouve bien ! Nous aurions perdu du temps à Dreuzy, tandis que maintenant nous pouvons continuer notre chemin ; c’est ce qui s’appelle une chance. Nous en avons eu assez de mauvaises, maintenant nous en avons de bonnes ; le vent a changé. Qui sait tout ce qui va nous arriver d’heureux ! »

Et nous continuons notre course après Le Cygne, sans perdre de temps, ne nous arrêtant juste que ce qu’il faut pour dormir et pour gagner quelques sous.

À Decize, où le canal du Nivernais débouche dans la Loire, nous demandons des nouvelles du Cygne : il a pris le canal latéral, et c’est ce canal que nous suivons jusqu’à Digoin ; là nous prenons le canal du Centre jusqu’à Chalon.

Ma carte me dit que, si par Charolles nous nous dirigions directement sur Mâcon, nous éviterions un long détour et bien des journées de marche ; mais c’est là une résolution hardie dont nous n’osons ni l’un ni l’autre nous charger après avoir discuté le pour et le contre, car Le Cygne peut s’être arrêté en route, et alors nous le dépassons : il faudrait donc revenir sur nos pas et, pour avoir voulu gagner du temps, en perdre.

Nous descendons la Saône depuis Chalon jusqu’à Lyon.

Au milieu du mouvement des bateaux qui vont et viennent sur le Rhône et sur la Saône, Le Cygne peut avoir passé inaperçu. Nous questionnons les mariniers, les bateliers et tous les gens qui vivent sur les quais, et à la fin nous obtenons la certitude que Mme Milligan a gagné la Suisse : nous suivons donc le cours du Rhône.

À partir de Lyon nous gagnons sur Le Cygne, car le Rhône aux eaux rapides ne se remonte pas avec la même facilité que la Seine. À Culoz, il n’a plus que six semaines d’avance sur nous ; cependant, en étudiant la carte, je doute que nous puissions le rejoindre avant la Suisse, car j’ignore que le Rhône n’est pas navigable jusqu’au lac de Genève, et nous nous imaginons que c’est sur Le Cygne que Mme Milligan veut visiter la Suisse, dont nous n’avons pas la carte.

Nous arrivons à Seyssel, qui est une ville divisée en deux par le fleuve au-dessus duquel est jeté un pont suspendu, et nous descendons au bord de la rivière ; quelle est ma surprise, quand de loin je crois reconnaître Le Cygne !

Nous nous mettons à courir : c’est bien sa forme, c’est bien lui, et cependant il a l’air d’un bateau abandonné ; il est solidement amarré derrière une sorte d’estacade qui le protège, et tout est fermé à bord ; il n’y a plus de fleurs sur la véranda.

Que s’est-il passé ? Qu’est-il arrivé à Arthur ?

Nous nous arrêtons, le coeur étouffé par l’angoisse. Un homme que nous interrogeons veut bien nous répondre ; c’est lui qui justement est chargé de garder Le Cygne.

« La dame anglaise qui était sur le bateau avec ses deux enfants, un garçon paralysé et une petite fille muette, est en Suisse. Elle a abandonné son bateau parce qu’il ne pouvait pas remonter le Rhône plus loin. La dame et les deux enfants sont partis en calèche avec une femme de service ; les autres domestiques ont suivi avec les bagages ; elle reviendra à l’automne pour reprendre Le Cygne, descendre le Rhône jusqu’à la mer, et passer l’hiver dans le Midi. »

Nous respirons. Aucune des craintes qui nous avaient assaillis n’était raisonnable ; nous aurions dû imaginer le bon, au lieu d’aller tout de suite au pire.

« Et où est cette dame présentement ? demanda Mattia.

— Elle est partie pour louer une maison de campagne au bord du lac de Genève, du côté de Vevey ; mais je ne sais pas au juste où ; elle doit passer là l’été. »

En route pour Vevey ! Maintenant Le Cygne ne court plus devant nous, et, puisque Mme Milligan doit passer l’été dans sa maison de campagne, nous sommes assurés de la trouver ; il n’y a qu’à chercher.

Et, quatre jours après avoir quitté Seyssel, nous cherchons, aux environs de Vevey, parmi les nombreuses villas qui, à partir du lac aux eaux bleues, s’étagent gracieusement sur les pentes vertes et boisées de la montagne, laquelle est habitée par Mme Milligan, avec Arthur et Lise.

Le mieux est de chercher et de visiter nous-mêmes toutes les maisons où peuvent loger les étrangers ; en réalité cela n’est pas bien difficile, nous n’avons qu’à jouer notre répertoire dans toutes les rues.

Un après-midi, nous donnions ainsi un concert en pleine rue, n’ayant devant nous qu’une grille pour laquelle nous chantions, et derrière nous qu’un mur dont nous ne prenions pas souci. J’avais chanté à tue-tête la première strophe de ma chanson napolitaine et j’allais commencer la seconde, quand tout à coup nous entendîmes derrière nous, au-delà de ce mur, un cri ; puis on chanta cette seconde strophe, faiblement et avec une voix étrange :

Vorria arreventare no piccinotto,

Cona lancella oghi vennenno acqua.

Quelle pouvait être cette voix ?

« Arthur ? » demanda Mattia.

Mais non, ce n’était pas Arthur, je ne reconnaissais pas sa voix et cependant Capi poussait des soupirs étouffés et donnait tous les signes d’une joie vive en sautant contre le mur.

Incapable de me contenir, je m’écriai :

« Qui chante ainsi ? »

Et la voix répondit :

« Rémi ! »

Mon nom au lieu d’une réponse. Nous nous regardâmes interdits, Mattia et moi.

Comme nous restions ainsi stupides en face l’un de l’autre, j’aperçus derrière Mattia, au bout du mur et par-dessus une haie basse, un mouchoir blanc qui voltigeait au vent ; nous courûmes de ce côté.

Ce fut seulement en arrivant à cette haie que nous pûmes voir la personne à laquelle appartenait le bras qui agitait ce mouchoir, – Lise !

Enfin nous l’avions retrouvée, et avec elle Mme Milligan et Arthur.

Mais qui avait chanté ? Ce fut la question que nous lui adressâmes en même temps, Mattia et moi, aussitôt que nous pûmes trouver une parole.

« Moi », dit-elle.

Lise chantait ! Lise parlait !

Il est vrai que j’avais mille fois entendu dire que Lise recouvrerait la parole un jour, et très probablement sous la secousse d’une violente émotion ; mais je n’aurais pas cru que cela fût possible.

Et voilà cependant que cela s’était réalisé ; voilà qu’elle parlait ; voilà que le miracle s’était accompli ; et c’était en m’entendant chanter, en me voyant revenir près d’elle, alors qu’elle pouvait me croire perdu à jamais, qu’elle avait éprouvé cette violente émotion !

À cette pensée, je fus moi-même si fortement secoué, que je fus obligé de me retenir de la main à une branche de la haie.

Mais ce n’était pas le moment de s’abandonner :

« Où est Mme Milligan ? dis-je, où est Arthur ? »

Lise remua les lèvres pour répondre ; mais de sa bouche ne sortirent que des sons mal articulés.

Alors, impatientée, elle employa le langage des mains pour s’expliquer et se faire comprendre plus vite, sa langue et son esprit étant encore mal habiles à se servir de la parole.

Comme je suivais des yeux son langage, que Mattia n’entendait pas, j’aperçus au loin dans le jardin, au détour d’une allée boisée, une petite voiture longue qu’un domestique poussait. Dans cette voiture se trouvait Arthur allongé, puis, derrière lui, venait sa mère et… je me penchai en avant pour mieux voir… et M. James Milligan ; instantanément je me baissai derrière la haie en disant à Mattia, d’une voix précipitée, d’en faire autant, sans réfléchir que M. James Milligan ne connaissait pas Mattia.

Le premier mouvement d’épouvante passé, je compris que Lise devait être interdite de notre brusque disparition. Alors, me haussant un peu, je lui dis à mi-voix :

« Il ne faut pas que M. James Milligan me voie, ou il peut me faire retourner en Angleterre. »

Elle leva ses deux bras par un geste effrayé.

« Ne bouge pas, dis-je en continuant, ne parle pas de nous ; demain matin à neuf heures nous reviendrons à cette place ; tâche d’être seule ; maintenant va-t’en. »

Elle hésita.

« Tu sais, me dit Mattia, que je ne suis pas du tout disposé à attendre demain pour voir Mme Milligan ; pendant ce temps M. James Milligan pourrait tuer Arthur ; je vais aller voir Mme Milligan tout de suite et lui dire… tout ce que nous savons. Comme M. Milligan ne m’a jamais vu, il n’y a pas de danger qu’il pense à toi et à la famille Driscoll ; ce sera Mme Milligan qui décidera ensuite ce que nous devons faire. »

Il était évident qu’il y avait du bon dans ce que Mattia proposait : je le laissai donc aller en lui donnant rendez-vous dans un groupe de châtaigniers qui se trouvait à une courte distance. Là, si par extraordinaire je voyais venir M. James Milligan, je pourrais me cacher.

J’attendis longtemps, couché sur la mousse, le retour de Mattia, et plus de dix fois déjà je m’étais demandé si nous ne nous étions pas trompés, lorsque enfin je le vis revenir accompagné de Mme Milligan.

Je courus au-devant d’elle et, lui saisissant la main qu’elle me tendait, je la baisai ; mais elle me prit dans ses bras et, se penchant vers moi, elle m’embrassa sur le front tendrement.

C’était la seconde fois qu’elle m’embrassait ; mais il me sembla que la première fois elle ne m’avait pas serré ainsi dans ses bras.

« Pauvre cher enfant ! » dit-elle.

Et de ses beaux doigts blancs et doux elle écarta mes cheveux pour me regarder longuement.

« Mon enfant, dit-elle sans me quitter des yeux, votre camarade m’a rapporté des choses bien graves ; voulez-vous de votre côté me raconter ce qui touche à votre arrivée dans la famille Driscoll et aussi à la visite de M. James Milligan. »

Je fis le récit qui m’était demandé, et Mme Milligan ne m’interrompit que pour m’obliger à préciser quelques points importants. Jamais on ne m’avait écouté avec pareille attention, ses yeux ne quittaient pas les miens.

Lorsque je me tus, elle garda le silence pendant assez longtemps en me regardant toujours ; enfin elle me dit :

« Tout cela est d’une gravité extrême pour vous, pour nous tous : nous ne devons donc agir qu’avec prudence et après avoir consulté des personnes capables de nous guider ; mais, jusqu’à ce moment, vous devez vous considérer comme le camarade, comme l’ami – elle hésita un peu –, comme le frère d’Arthur, et vous devez, dès aujourd’hui, abandonner, vous et votre jeune ami, votre misérable existence. Dans deux heures vous vous présenterez donc à Territet, à l’hôtel des Alpes, où je vais envoyer une personne sûre vous retenir votre logement ; ce sera là que nous nous reverrons, car je suis obligée de vous quitter. »

De nouveau elle m’embrassa et, après avoir donné la main à Mattia, elle s’éloigna rapidement.

Le lendemain, Mme Milligan vint nous voir ; elle était accompagnée d’un tailleur et d’une lingère, qui nous prirent mesure pour des habits et des chemises.

Elle nous dit que Lise continuait à s’essayer de parler, et que le médecin avait assuré qu’elle était maintenant guérie ; puis, après avoir passé une heure avec nous, elle nous quitta, m’embrassant tendrement et donnant la main à Mattia.

Elle vint ainsi pendant quatre jours, se montrant chaque fois plus affectueuse et plus tendre pour moi, mais avec quelque chose de gêné cependant, comme si elle ne voulait pas s’abandonner à cette tendresse et la laisser paraître.

Le cinquième jour, ce fut la femme de chambre que j’avais vue autrefois sur Le Cygne qui vint à sa place, elle nous dit que Mme Milligan nous attendait chez elle, et qu’une voiture était à la porte de l’hôtel pour nous conduire. C’était une calèche découverte dans laquelle Mattia s’installa sans surprise et très noblement, comme si depuis son enfance il avait roulé carrosse ; Capi aussi grimpa sans gêne sur un des coussins.

Le trajet fut court ; il me parut très court, car je marchais dans un rêve, la tête remplie d’idées folles ou tout au moins que je croyais folles ; on nous fit entrer dans un salon, où se trouvaient Mme Milligan, Arthur étendu sur un divan, et Lise.

Arthur me tendit les deux bras ; je courus à lui pour l’embrasser ; j’embrassai aussi Lise, mais ce fut Mme Milligan qui m’embrassa.

« Enfin, me dit-elle, l’heure est venue où vous pouvez reprendre la place qui vous appartient. »

Et comme je la regardais pour lui demander l’explication de ces paroles, elle alla ouvrir une porte, et je vis entrer mère Barberin, portant dans ses bras des vêtements d’enfant, une pelisse en cachemire blanc, un bonnet de dentelle, des chaussons de tricot.

Elle n’eut que le temps de poser ces objets sur une table, avant que je la prisse dans mes bras ; pendant que je l’embrassais, Mme Milligan donna un ordre à un domestique, et je n’entendis que le nom de M. James Milligan, ce qui me fit pâlir.

« Vous n’avez rien à craindre, me dit-elle doucement, au contraire ; venez ici près de moi et mettez votre main dans la mienne. »

À ce moment la porte du salon s’ouvrit devant M. James Milligan, souriant et montrant ses dents pointues ; il m’aperçut, et instantanément ce sourire fut remplacé par une grimace effrayante.

Mme Milligan ne lui laissa pas le temps de parler.

« Je vous ai fait appeler, dit-elle d’une voix lente, qui tremblait légèrement, pour vous présenter mon fils aîné que j’ai eu enfin le bonheur de retrouver – elle me serra la main ; le voici ; mais vous le connaissez déjà, puisque, chez l’homme qui l’avait volé, vous avez été le voir pour vous informer de sa santé.

— Que signifie ? dit M. James Milligan, la figure décomposée.

Cet homme, aujourd’hui en prison pour un vol commis dans une église, a fait des aveux complets ; voici une lettre qui le constate ; il a dit comment il avait volé cet enfant, comment il avait pris ses précautions en coupant les marques du linge de l’enfant pour qu’on ne le découvrît pas. Voici encore ces linges qui ont été gardés par l’excellente femme qui a généreusement élevé mon fils ; voulez-vous voir cette lettre ? voulez-vous voir ces linges ? »

M. James Milligan resta un moment immobile, se demandant bien certainement s’il n’allait pas nous étrangler tous ; puis il se dirigea vers la porte ; mais prêt à sortir, il se retourna :

« Nous verrons, dit-il, ce que les tribunaux penseront de cette supposition d’enfant. »

Sans se troubler, Mme Milligan – maintenant je peux dire ma mère –, répondit :

« Vous pouvez nous appeler devant les tribunaux ; moi je n’y conduirai pas celui qui a été le frère de mon mari. »

La porte se referma sur mon oncle ; alors je pus me jeter dans les bras que ma mère me tendait et l’embrasser pour la première fois en même temps qu’elle m’embrassait elle-même.

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Chapitre 21
En famille

Les années se sont écoulées –, nombreuses, mais courtes, car elles n’ont été remplies que de belles et douces journées.
J’habite en ce moment l’Angleterre, Milligan-Park, le manoir de mes pères.

Le petit misérable, qui, enfant, a passé tant de nuits dans les granges, dans les étables ou au coin d’un bois à la belle étoile, est maintenant l’héritier d’un vieux château historique que visitent les curieux et que recommandent les guides.

C’est ce vieux manoir de Milligan-Park que nous habitons en famille, ma mère, mon frère, ma femme et moi.

Depuis six mois que nous y sommes installés, j’ai passé bien des heures dans le chartrier où sont conservés les chartes, les titres de propriété, les papiers de la famille, penché sur une large table en chêne noircie par les ans, occupé à écrire ; ce ne sont point cependant ces chartes ni ces papiers de famille que je consulte laborieusement, c’est le livre de mes souvenirs que je feuillette et mets en ordre.

Nous allons baptiser notre premier enfant, notre fils, le petit Mattia, et, à l’occasion de ce baptême, qui va réunir tous ceux qui ont été mes amis des mauvais jours, je veux offrir à chacun d’eux un récit des aventures auxquelles ils ont été mêlés, comme un témoignage de gratitude pour le secours qu’ils m’ont donné ou l’affection qu’ils ont eue pour le pauvre enfant perdu. Quand j’ai achevé un chapitre, je l’envoie à Dorchester, chez le lithographe ; et, ce jour même, j’attends les copies autographiées de mon manuscrit pour en donner une à chacun de mes invités.

Cette réunion est une surprise que je leur fais, et que je fais aussi à ma femme, qui va voir son père, sa soeur, ses frères, sa tante qu’elle n’attend pas ; seuls ma mère et mon frère sont dans le secret. Si aucune complication n’entrave nos combinaisons, tous logeront ce soir sous mon toit et j’aurai la joie de les voir autour de ma table.

Un seul manquera à cette fête, car, si grande que soit la puissance de la fortune, elle ne peut pas rendre la vie à ceux qui ne sont plus. Pauvre cher vieux maître, comme j’aurais été heureux d’assurer votre repos ! Vous auriez déposé la piva, la peau de mouton et la veste de velours ; vous n’auriez plus répété : « En avant, mes enfants ! » Une vieillesse honorée vous eût permis de relever votre belle tête blanche et de reprendre votre nom ; Vitalis, le vieux vagabond, fût redevenu Carlo Balzani le célèbre chanteur. Mais ce que la mort impitoyable ne m’a pas permis pour vous, je l’ai fait au moins pour votre mémoire ; et, à Paris, dans le cimetière Montparnasse, ce nom de Carlo Balzani est inscrit sur la tombe que ma mère, sur ma demande, vous a élevée ; et votre buste en bronze, sculpté d’après les portraits publiés au temps de votre célébrité, rappelle votre gloire à ceux qui vous ont applaudi. Une copie de ce buste a été coulée pour moi ; elle est là devant moi ; et, en écrivant le récit de mes premières années d’épreuves, alors que la marche des événements se déroulait, mes yeux bien souvent ont cherché les vôtres. Je ne vous ai point oublié, je ne vous oublierai jamais, soyez-en sûr ; si, dans cette existence périlleuse d’un enfant perdu, je n’ai pas trébuché, je ne suis pas tombé, c’est à vous que je le dois, à vos leçons, à vos exemples, ô mon vieux maître ! et dans toute fête votre place sera pieusement réservée.

Mais voici ma mère qui s’avance dans la galerie des portraits ; l’âge n’a point terni sa beauté ; et je la vois aujourd’hui telle qu’elle m’est apparue pour la première fois, sous la véranda du Cygne, avec son air noble, si rempli de douceur et de bonté ; seul le voile de mélancolie alors continuellement baissé sur son visage s’est effacé.

Elle s’appuie sur le bras d’Arthur, car maintenant ce n’est plus la mère qui soutient son fils débile et chancelant, c’est le fils devenu un beau et vigoureux jeune homme, habile à tous les exercices du corps, élégant écuyer, solide rameur, intrépide chasseur, qui, avec une affectueuse sollicitude, offre son bras à sa mère : ainsi, contrairement au pronostic de notre oncle M. James Milligan, le miracle s’est accompli : Arthur a vécu, et il vivra.

À quelque distance derrière eux, je vois venir une vieille femme vêtue comme une paysanne française et portant sur ses bras un tout petit enfant enveloppé dans une pelisse blanche ; la vieille paysanne, c’est mère Barberin, et l’enfant, c’est le mien, c’est mon fils, le petit Mattia.

Après avoir retrouvé ma mère, j’avais voulu que mère Barberin restât près de nous ; mais elle n’avait pas accepté.

« Non, m’avait-elle dit, mon petit Rémi, ma place n’est pas chez ta mère en ce moment. Tu vas avoir à travailler pour t’instruire et pour devenir un vrai monsieur par l’éducation, comme tu en es un par la naissance. Que ferais-je auprès de toi ? Ma place n’est pas dans la maison de ta vraie mère. Laisse-moi retourner à Chavanon. Mais pour cela notre séparation ne sera peut-être pas éternelle. Tu vas grandir ; tu te marieras, tu auras des enfants. Alors, si tu le veux, et si je suis encore en vie, je reviendrai près de toi pour élever tes enfants. Je ne pourrai pas être leur nourrice comme j’ai été la tienne, car je serai vieille ; mais la vieillesse n’empêche pas de bien soigner un enfant ; on a l’expérience ; on ne dort pas trop. Et puis je l’aimerai, ton enfant, et ce n’est pas moi, tu peux en être certain, qui me le laisserai voler comme on t’a volé toi-même. »

Il a été fait comme mère Barberin désirait ; peu de temps avant la naissance de notre enfant, on est allé la chercher à Chavanon, et elle a tout quitté, son village, ses habitudes, ses amis, la vache issue de la nôtre, pour venir en Angleterre près de nous. Notre petit Mattia est nourri par sa mère ; mais il est soigné, porté, amusé, cajolé par mère Barberin qui déclare que c’est le plus bel enfant qu’elle ait jamais vu.

Arthur tient dans sa main un numéro du Times ; il le dépose sur ma table de travail en me demandant si je l’ai lu, et, sur ma réponse négative, il me montre du doigt une correspondance de Vienne que je traduis :

« Vous aurez prochainement à Londres la visite de Mattia ; malgré le succès prodigieux qui a accueilli la série de ses concerts ici, il nous quitte, appelé en Angleterre par des engagements auxquels il ne peut manquer. Je vous ai déjà parlé de ces concerts ; ils ont produit la plus vive sensation autant par la puissance et par l’originalité du virtuose que par le talent du compositeur ; pour tout dire, en un mot, Mattia est le Chopin du violon. »

À ce moment, un domestique me remet une dépêche télégraphique qu’on vient d’apporter :

« C’est peut-être la traversée la plus courte, mais ce n’est pas la plus agréable ; en est-il d’agréable, d’ailleurs ? Quoi qu’il en soit, j’ai été si malade que c’est à Red-Hill seulement que je trouve la force de te prévenir ; j’ai pris Cristina en passant à Paris ; nous arriverons à Chegford à quatre heures dix minutes, envoie une voiture au-devant de nous.

« Mattia. »

En parlant de Cristina, j’avais regardé Arthur, mais il avait détourné les yeux ; ce fut seulement quand je fus arrivé à la fin de la dépêche qu’il les releva.

« J’ai envie d’aller moi-même à Chegford, dit-il, je vais faire atteler le landau.

— C’est une excellente idée ; tu seras ainsi au retour vis-à-vis de Cristina. »

Sans répondre, il sortit vivement ; alors je me tournai vers ma mère.

« Vous voyez, lui dis-je, qu’Arthur ne cache pas son empressement ; cela est significatif. »

Mais ma mère m’interrompit.

« Voici ta femme », dit-elle.

Ma femme, vous l’avez deviné, et il n’est pas besoin que je vous le dise, n’est-ce pas ? ma femme, c’est la petite fille aux yeux étonnés, au visage parlant que vous connaissez, c’est Lise, la petite Lise, fine, légère, aérienne. Lise n’est plus muette ; mais elle a par bonheur conservé sa finesse et sa légèreté qui donnent à sa beauté quelque chose de céleste. Lise n’a point quitté ma mère, qui l’a fait élever et instruire sous ses yeux, et elle est devenue une belle jeune fille, la plus belle des jeunes filles, douée pour moi de toutes les qualités, de tous les mérites, de toutes les vertus, puisque je l’aime.

« Eh bien, dit Lise en entrant, que se passe-t-il donc ? on se cache de moi ; on se parle en cachette ; Arthur vient de partir pour la station de Chegford, le break a été envoyé à celle de Ferry. Quel est ce mystère, je vous prie ? »

L’heure a marché, et le break que j’ai envoyé à Ferry, au-devant de la famille de Lise, doit arriver d’un instant à l’autre. Alors, voulant jouer avec cette curiosité, je prends une longue-vue qui nous sert à suivre les navires passant au large ; mais, au lieu de la braquer sur la mer, je la tourne sur le chemin par où doit arriver le break.

« Regarde dans cette longue-vue, lui dis-je, et ta curiosité sera satisfaite. »

Elle regarde, mais sans voir autre chose que la route blanche, puisque aucune voiture ne se montre encore.

Alors, à mon tour, je mets l’oeil à l’oculaire :

« Comment n’as-tu rien vu dans cette lunette ? dis-je du ton de Vitalis faisant son boniment ; elle est vraiment merveilleuse : avec elle je passe au-dessus de la mer et je vais jusqu’en France ; c’est une coquette maison aux environs de Sceaux que je vois ; un homme aux cheveux blancs presse deux femmes qui l’entourent : “Allons vite, dit-il, nous manquerons le train, et je n’arriverai pas en Angleterre pour le baptême de mon petit-fils ; dame Catherine, hâte-toi un peu, je t’en prie ; depuis dix ans que nous demeurons ensemble, tu as toujours été en retard. Quoi ? que veux-tu dire, Étiennette ? voilà encore Mlle Gendarme ! Le reproche que j’adresse à Catherine est tout amical. Est-ce que je ne sais pas que Catherine est la meilleure des soeurs, comme toi, Tiennette, tu es la meilleure des filles ? où trouve-t-on une bonne fille comme toi, qui ne se marie pas pour soigner son vieux père, continuant grande le rôle d’ange gardien qu’elle a rempli enfant, avec ses frères et sa soeur ?”

« Puis avant de partir il donne des instructions pour qu’on soigne ses fleurs pendant son absence : “N’oublie pas que j’ai été jardinier, dit-il à son domestique, et que je connais l’ouvrage.” »

Je change la lunette de place comme si je voulais regarder d’un autre côté :

« Maintenant, dis-je, c’est un vapeur que je vois, un grand vapeur qui revient des Antilles et qui approche du Havre : à bord est un jeune homme revenant de faire un voyage d’exploration botanique dans la région de l’Amazone : on dit qu’il rapporte toute une flore inconnue en Europe, et la première partie de son voyage, publiée par les journaux, est très curieuse ; son nom, Benjamin Acquin, est déjà célèbre ; il n’a qu’un souci : savoir s’il arrivera à temps au Havre pour prendre le bateau de Southampton et rejoindre sa famille à Milligan-Park ; ma lunette est tellement merveilleuse qu’elle le suit ; il a pris le bateau de Southampton ; il va arriver. »

De nouveau ma lunette est braquée dans une autre direction et je continue :

« Non seulement je vois, mais j’entends : deux hommes sont en wagon, un vieux et un jeune : “Comme ce voyage va être intéressant pour nous ! dit le vieux. – Très intéressant, magister. – Non seulement, mon cher Alexis, tu vas embrasser ta famille, non seulement nous allons serrer la main de Rémi qui ne nous oublie pas, mais encore nous allons descendre dans les mines du pays de Galles ; tu feras là de curieuses observations, et, au retour, tu pourras apporter des améliorations à la Truyère, ce qui donnera de l’autorité à la position que tu as su conquérir par ton travail ; pour moi, je rapporterai des échantillons et les joindrai à ma collection que la ville de Varses a bien voulu accepter. Quel malheur que Gaspard n’ait pas pu venir.” »

J’allais continuer, mais Lise s’était approchée de moi ; elle me prit la tête dans ses deux mains et, par sa caresse, elle m’empêcha de parler.

« Ô la douce surprise ! dit-elle, d’une voix que l’émotion faisait trembler.

— Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, c’est maman, qui a voulu réunir tous ceux qui ont été bons pour son fils abandonné ; si tu ne m’avais pas fermé la bouche, tu aurais appris que nous attendons aussi cet excellent Bob, devenu le plus fameux showman de l’Angleterre. »

À ce moment, un roulement de voiture arrive jusqu’à nous, puis presque aussitôt un second ; nous courons à la fenêtre et nous apercevons le break dans lequel Lise reconnaît son père, sa tante Catherine, sa soeur Étiennette, ses frères Alexis et Benjamin ; près d’Alexis est assis un vieillard tout blanc et voûté, c’est le magister. Du côté opposé, arrive aussi le landau découvert dans lequel Mattia et Cristina nous font des signes de main. Puis, derrière le landau, vient un cabriolet conduit par Bob lui-même ; Bob a toute la tournure d’un gentleman.

Nous descendons vivement l’escalier pour recevoir nos hôtes au bas du perron.

Le dîner nous réunit tous à la même table, et naturellement on parle du passé.

« J’ai rencontré dernièrement à Bade, dit Mattia, dans les salles de jeu, un gentleman aux dents blanches et pointues qui souriait toujours malgré sa mauvaise fortune ; il ne m’a pas reconnu, et il m’a fait l’honneur de me demander un florin pour le jouer sur une combinaison sûre ; c’était une association ; elle n’a pas été heureuse : M. James Milligan a perdu.

— Pourquoi racontez-vous cela devant Rémi, mon cher Mattia ? dit ma mère ; il est capable d’envoyer un secours à son oncle.

— Parfaitement, chère maman.

— Alors où sera l’expiation ? demanda ma mère.

— Dans ce fait que mon oncle, qui a tout sacrifié à la fortune, devra son pain à ceux qu’il a persécutés et dont il a voulu la mort.

— J’ai eu des nouvelles de ses complices, dit Bob.

— De l’horrible Driscoll ? demanda Mattia.

— Non de Driscoll lui-même, qui doit être toujours au-delà des mers, mais de la famille Driscoll ; Mme Driscoll est morte brûlée un jour qu’elle s’est couchée dans le feu au lieu de se coucher sur la table, et Allen et Ned viennent de se faire condamner à la déportation ; ils rejoindront leur père.

— Et Kate ?

— La petite Kate soigne son grand-père toujours vivant ; elle habite avec lui la cour du Lion-Rouge ; le vieux a de l’argent, ils ne sont pas malheureux. »

Lorsque le dîner est terminé, Mattia s’approche de moi et, me prenant à part dans l’embrasure d’une fenêtre :

« J’ai une idée, me dit-il ; nous avons fait si souvent de la musique pour des indifférents, que nous devrions bien en faire un peu pour ceux que nous aimons.

— Il n’y a donc pas de plaisir sans musique pour toi ? quand même, partout et toujours de la musique ; souviens-toi de la peur de notre vache.

— Veux-tu jouer ta chanson napolitaine ?

— Avec joie, car c’est elle qui a rendu la parole à Lise. »

Et nous prenons nos instruments ; dans une belle boîte doublée en velours, Mattia atteint un vieux violon qui vaudrait bien deux francs, si nous voulions le vendre, et moi je retire de son enveloppe une harpe dont le bois lavé par les pluies a repris sa couleur naturelle.

On fait cercle autour de nous ; mais, à ce moment, un chien, un caniche, Capi, se présente. Il est bien vieux, le bon Capi, il est sourd, mais il a gardé une bonne vue ; du coussin sur lequel il habite il a reconnu sa harpe, et il arrive en clopinant « pour la représentation » ; il tient une soucoupe dans sa gueule ; il veut faire le tour « de l’honorable société » en marchant sur ses pattes de derrière, mais la force lui manque ; alors il s’assied et, saluant gravement « la société », il met une patte sur son coeur.

Notre chanson chantée, Capi se relève tant bien que mal « et fait la quête » ; chacun met son offrande dans la soucoupe, et Capi, émerveillé de la recette, me l’apporte. C’est la plus belle qu’il ait jamais faite ; il n’y a que des pièces d’or et d’argent : – 170 francs !

Je l’embrasse sur le nez comme autrefois, quand il me consolait, et ce souvenir des misères de mon enfance me suggère une idée que j’explique aussitôt :

« Cette somme sera la première mise destinée à fonder une maison de secours et de refuge pour les petits musiciens des rues ; ma mère et moi nous ferons le reste.

— Chère madame, dit Mattia en baisant la main de ma mère, je vous demande une toute petite part dans votre oeuvre ; si vous le voulez bien, le produit de mon premier concert à Londres s’ajoutera à la recette de Capi. »

Une page manque à mon manuscrit, c’est celle qui doit contenir ma chanson napolitaine ; Mattia, meilleur musicien que moi, écrit cette chanson, et la voici :

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Une édition

BIBEBOOK

www.bibebook.com

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.